Je vais parler de moi. On dit que ce n'est pas bien de parler de soi. On dit aussi que ce n'est pas bien de parler des autres. En tout cas moi si j'étais les autres je n'aimerais pas qu'on parle à ma place. Et c'est pourtant ce que tout le monde fait que de prendre la parole au nom des autres, et cela va du politicien à l'écrivain. Ne serait-il pas plus simple et plus honnête et plus sûr de ne parler que de soi? Aussi il n'y a pas loin de nous aux autres mais laissons leur le soin de le confirmer ou de l'infirmer, car c'est également le propre de chacun de dénier ou de dénigrer l'autre, et c'est sans doute à cette règle que beaucoup veulent échapper en se faisant passer pour les autres. J'étais donc à me demander. Enfin, à vrai dire, il y a longtemps que je n'arrive pas à me débarrasser de cette idée que je ne serais pas dans la vie, que pour que je sois dans la vie il faudrait qu'à chacune de mes pensées et à chacun de mes actes je puisse les considérer, à l'instant où je les profère ou commet, comme prenant cette vie à parti ou plutôt encore prenant avec elle un parti risqué parce que l'engageant tout entière. Or je me dis que mon existence n'a été que trop désengagée de la vie, à tel point que je puisse inconsidérément dire ou faire ce que bon me semble, et me revient alors cette expression "autant pisser dans un violon", c'est-à-dire que l'on peut faire ou penser ce que l'on veut mais que cela ne changera rien. Aussi tout ce qu'on m'a appris ne m'aurait pas appris à vivre, mais seulement fait savoir ce que d'autres ayant reçus la même instruction et les mêmes opinions que moi auraient tout comme moi pris pour argent comptant et contribuer à sa mise en circulation, et ce savoir que l'on dispense, et ce savoir que l'on échange sans risque et péril ne semble pas lui non plus en prise directe avec la vie. Entendez par là que quand je dis la vie je dis c'est une question de vie ou de mort. Or, il y a bien peu de choses que je me rappelle avoir appris où il soit question de vie ou de mort. Il en est une cependant et je la dirai après. Après que j'ai dit que par contre tout ce que l'homme primitif devait apprendre touchait au plus près à sa vie, qu'elle ou qu'il y était tout engagé: parce que s'il ne trouvait pas son chemin ou sa nourriture, parce que s'il ne savait pas manier tel arme propre à sa défense, parce que s'il ne savait pas faire du feu, parce que s'il... Je me suis trouvé une fois dans cette situation et c'était quand le moniteur de plongée sous marine donnait les paliers de décompression à respecter sans quoi on était bon pour le caisson (de décompression). Je fus alors comme saisi et ce que je ne compris pas c'est que c'était par la vie. J'étais pour une fois en prise directe et totale avec la vie. Il ne s'agissait pas d'écouter d'une oreille distraite, non plus d'écouter pour répéter, il s'agissait de ma vie, l'on dit encore, il en allait de ma vie. Ce n'est pas fréquent que l'on puisse dire: il en allait de ma vie. Eh bien, quand on ne peut pas le dire, on n'est pas dans la vie. Je laissais tomber la plongée et par là même ce sentiment accru d'existence, cette tension pour moi insoutenable de la vie. Malgré tout et au cours de mon existence je ressassais cette idée en moi, ce questionnement: "bon, et quand ça devient important pour toi?" Parce qu'à l'opposé il y a cette impression désagréable que tout est sans conséquence, que tout est indifférent, que rien ne vous atteint vraiment, et que vous n'atteignez rien non plus, que vous n'atteignez pas la vie, que c'est quelque chose qui vous échappe et que vous allez mourir sans avoir vécu. N'est-ce pas quand un grand amour nous saisi que l'on se sent le plus vivre? Mais c'est aussi insoutenable et, d'ailleurs, l'on ne tient pas dans la durée, c'est aussi pourquoi l'on parle de coup de foudre, et le coup de foudre peut tuer, l'amour aussi, c'est que l'on ne peut non plus rejeter la mort sans rejeter la vie. L'homme primitif s'il était plus près que nous de la mort pourquoi ne l'aurait-il pas été non plus de la vie. Oui, je pense que ceux qui vivent le plus sont ceux qui ont le moins peur de la mort. Et c'est encore quand l'homme est prêt à donner sa vie pour l'autre qu'il vit le plus. "Il est amoureux, il est amoureux, il est amoureux" Et pourquoi ne le serait-il pas simplement de la vie. La femme qui donne la vie est prête à mourir pour que son enfant vive. Quel trop plein de vie chez cette femme. Ne dit-on pas que quelqu'un déborde de vie. Mon héro est une femme, le vôtre dispense la mort. Et pourtant celui qui est prêt à tuer est aussi prêt a être tué, oui il faut lui accorder cet engagement total, cette prise directe avec la vie comme le chasseur des temps primitifs, alors votre héro est aussi le mien mais je continue à lui préférer la femme qui peut mourir en mettant au monde et non pas en tuant l'autre. Mais revenons à cette difficulté à s'impliquer, à se sentir impliqué dans la vie ( et je dis la vie parce que dire la société serait réducteur), on peut sans doute y voir le malaise de l'homme d'aujourd'hui habitué à vivre sans que rien n'engage cette vie à moins que le médecin lui dise: votre processus vital est engagé, alors tout d'un coup la vie lui apparait dans toute sa nudité, dans toute sa crudité, dans son extrême urgence aussi, et très étrangement la mort qu'il avait jusque-là redoutée et repoussée et rejetée habite ses pensées jusqu'à lui devenir familière, et c'est cette véritable connaissance de la mort qui est aussi celle de la vie qui ne lui est plus étrangère, mais je me répète, mais il ne s'agit plus de répéter ou de ne pas répéter, il n'y a plus rien à apprendre ou à enseigner, il y a à vivre et l'on ne peut vivre qu'en vivant au péril de sa vie qui est comme mieux la sentir, comme mieux l'éprouver. Cela me conduit immédiatement à penser qu'il ne faut pas alors rejeter non seulement la mort mais aussi la blessure, la souffrance. Mais je ne peux encore m'empêcher de souhaiter que notre intelligence, notre sensibilité, soient assez affutées, pour n'avoir pas à passer par toutes les épreuves de la vie et au contraire puissent nous les épargner sans nous en désengager et là sans doute réside toute la difficulté de la chose: que nous soyons partie prenante sans être pour autant partie souffrante, mais est-il possible d'aimer sans souffrir? Maintenant il est loin d'être sûr que ceux qui aiment le plus la vie soient ceux qui en souffrent le plus? La question reste donc ouverte et je n'ai pas su y mettre fin.
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