mardi 1 octobre 2024

Le vivant


Prenez deux exemplaires de l'humanité: l'un jeune, l'autre vieux. "Il n'y a pas photo". Et pourtant on pourrait s'interroger sur cette préférence ou sur le pourquoi de cette préférence. La beauté? Et encore? La beauté du vivant. Prenez maintenant deux autres exemplaires de cette humanité cette fois sensiblement du même âge mais: l'un taciturne et hypocondriaque, l'autre gai et aimant faire la fête. "Il n'y a pas photo". C'est le gai et aimant faire la fête qui aura votre préférence. C'est que le vivant aime le vivant. Ce qui nous apparaitrait le plus beau ne serait-ce pas aussi ce qui nous apparaitrait le plus vivant. Et ce ne serait pas tant qu'il le soit mais qu'il nous apparaisse comme tel. Prenez à nouveau deux autres exemplaires de l'humanité: l'un extraverti, l'autre introverti. "Il n'y a pas photo". C'est l'extraverti qui aura votre préférence. Oh! C'est beau aussi une vie intérieure que vous me direz. Je vous arrête tout de suite. Vous me parlez encore de cette vie intérieure qui se voit, qui s'est faite œuvre d'art et dont alors vous admirez la beauté: ce livre si bien écrit, cette toile si bien peinte, cette statue si bien sculptée, et vous savez que c'est de cet homme ou de cette femme qu'est sorti tant de beauté. Mais si cette vie intérieure qui bouillonne en eux ne fait pas surface vous les croyez sans vie, qu'ils sont mornes, quelle tristesse en eux, et tout cela est absence de beauté à vos yeux, parce qu'elle est absence de beauté révélée, c'est-à-dire de vie apparente.

Mais revenons à la jeunesse. La jeunesse c'est la beauté du vivant. Et encore. C'est la beauté du vivant apparent. On dirait du plus vivant. Comme on pourrait le dire de celui qui fait le plus la fête, qu'il est le plus vivant. L'apparence de la jeunesse c'est ce qui est recherchée. Mais qu'est-ce que l'on recherche en voulant paraître jeune sinon à paraître plus vivant, plus vivant que l'on ne le serait. Ce ne serait donc pas tant la beauté qu'on recherche ou y aurait-il une beauté qui soit indifférente au vivant, qui ne nous réjouisse pas au regard du vivant apparaissant plus vivant, autant dire plus beau parce qu'apparemment plus vivant. Aussi l'on dirait que les traits de beauté que l'on donne à la femme ne sont pas non plus indifférents à la vie, comme des signes avant-coureurs qu'elle serait à même de porter et de donner la vie, une vie qu'elle mettrait au monde. Toujours du vivant, du plus vivant. L'artiste aussi en serait porteur mais ce n'est que si l'on voit en lui les signes avant-coureurs du vivant, du plus vivant, qu'on lui fera crédit, crédit de notre enthousiasme qui n'est qu'enthousiasme à la vie, à toujours plus de vie. Soit, qu'on appelle ça comme on veut, qu'on appelle ça beauté, mais l'on sait désormais que ce que le vivant veut c'est toujours plus de vie, c'est ne pas mourir.


CITATION

"Elle qui séchait encore du désir de paraître jeune et d'être belle, que pouvait-elle bien être?" Fumiko Enchi dans l'Envoûtement. Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines.

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