mardi 10 mars 2026

L'être et la pensée


S'il n'était pas étonnant que ceux qui utilisent la langue comme outil (ou instrument) en viennent à s'interroger sur la langue il ne l'était pas non plus qu'il vienne à s'interroger sur la pensée, à se demander plus particulièrement si l'on n'avait pas toujours penser comme l'on pensait. Et encore une fois il ne voulait pas faire appel à des connaissances historiques comme à toutes autres connaissances qu'il n'aurait pas expérimentées lui-même, c'est à dire de faire autre chose que de rendre compte de comment il pensait.

Eh bien, il pensait en homme de son temps. La plupart du temps c'était l'être rationnel en lui qui pensait, car il s'interdisait toute autre pensée que rationnelle. Il lui fallait être le plus logique et cohérent qu'il pouvait pour se prendre au sérieux et s'il voulait qu'on le prenne au sérieux, ces divagations n'intéressaient personne. En un mot il tentait d'approcher au plus près une pensée rigoureuse et scientifique et démonstrative et analytique et synthétique et dialectique; et comme l'ère était à la technique il fallait que sa pensée le soit aussi chargée d'éléments techniques à l'appui et si possible ait la précision du scalpel. Il savait sans le savoir que c'était cette pensée là qui avait la faveur de son temps.

Si je dis qu'il savait sans le savoir c'est parce qu'il avait aussi une autre approche ou appréhension de la réalité aussi que du monde où il vivait, mais ça c'était la pensée qu'il se refuserait souvent d'avoir, qu'il prenait presque comme fautive et la faute, l'erreur, était bien ce qu'il fallait éviter à tout prix et dont la rentabilité n'était pas prouvé, or l'efficacité et la rentabilité étaient ce qui avait permis la modernité. Pourtant il n'était pas non plus sans s'empêcher de penser que les meilleurs découvertes… que l'intuition… que l'inspiration… enfin que la pensée créatrice… n'était pas la pensée technicienne ou celle qui ne pensait que ce qu'elle avait appris à penser; ce qui éviterait certes le plus possible les erreurs mais ne permettrait pas d'avancer sur le chemin de la pensée.  

Sans doute l'homme vivant une ère nouvelle ne s'était pas tout à fait débarrasser d'un ancien mode de pensée dont cependant il se défiait. On sentait bien une situation ou une personne ou une action, de faire ceci plutôt que cela, mais on ne s'arrêtait pas là, et si notre pensée moderne et calculatrice calculait le contraire de ce que l'on avait senti l'on s'en tenait à ce que l'on avait calculé ou estimé rationnellement juste ou vrai d'après donc notre raisonnement qui ne voulait pas s'embarrasser d'impressions ou de sentiments; tout cela étant d'après nous bien vague et bien nébuleux; car c'est ainsi que nous la jugerions et condamnerions cette pensée que l'on qualifierait d'intuitive.

Souvent pourtant il s'était avéré qu'il avait vu juste alors qu'il s'était trompé dans ses calculs; que sa première connaissance ou appréhension de la réalité, d'un fait ou d'un ensemble de faits, d'une situation ou d'une personne ou d'un ensemble de personnes, quand il avait voulu réfléchir dessus, faire appel à sa raison, il n'avait fait que de s'en éloigner. Cela en était troublant. Il en venait même à craindre cette pensée comme on peut craindre la vérité et ce qu'elle lui apprenait. Cette démarche de l'esprit n'était pas scientifiquement prouvée, on pouvait même la mettre sur le compte d'une pensée hérétique tellement la foi dans le progrès et la civilisation était grande chez lui comme chez ses contemporains. Pourquoi cependant, se disait-il, l'homme se priverait d'une pensée qui en d'autres temps l'avait aidé en son existence; et si elle n'était sans doute pas parfaite qui dit que celle d'aujourd'hui l'était et qu'il ne devait pas chercher entre les deux un heureux compromis.

Il lui fallait encore parler de deux autres pensées et dont l'une voudrait aussi la mort de l'autre, et c'était la pensée laïque qui s'opposerait à la pensée religieuse. Et qu'il croit encore en Dieu ou n'y croit plus ne changeait rien à l'affaire s'il était encore imprégné du sentiment de la faute ou de la culpabilité aussi que du rachat de cette faute ou culpabilité et mû par l'esprit de sacrifice. La pensée matérialiste ne lui était pourtant pas étrangère et pouvait gouverner tout autant sa conduite. Est-ce qu'on pouvait parler pour autant de vestiges du passé et d'une pensée archaïque? Est-ce que ce que l'homme avait pensé un jour il ne le penserait pas toujours? Ne pourrait pas plus s'en défaire que de sa peau, que de sa chair, n'était-ce pas consubstantiel à son existence, à la précarité de son existence? Et pourquoi devait-il s'en défendre? Cela n'enrichissait-il pas sa pensée? Ne fallait-il pas se défendre plutôt de la pensée unique?

Il lui fallait donc laisser coexister en lui plusieurs modes de pensées, toutes pour lui de précieux alliées pour déchiffrer le monde et ses habitants. Il lui faudrait aussi relire la philosophe espagnole Maria Zambrano parce qu'il avait bien aimé l'entendre parler de "razon poetica" d'une raison poétique car pour elle, grosso modo la vérité, sa découverte, passerait autant par la raison que par la passion, le sentiment, plutôt que d'apprendre à s'en défendre au nom d'une raison objective. Il avait aussi entendu parler d'une pensée non seulement métaphorique mais mythologique qui aurait été la pensée des premiers hommes sur la terre et ne voyait pas pourquoi il faudrait s'en défaire au nom d'une pensée si pragmatique (technique et spécialisée) fragmentaire et non totalement dépourvue de partialité parce que se voulant essentiellement utilitaire. Quant à sa réflexion sur le langage (conducteur de la pensée), il n'avait que très peu goûté à la linguistique qui était l'approche universitaire décortiquant le langage comme s'il se fut agit d'un oignon avec toutes ses pelures et d'où d'après coup, une fois décortiqué il n'en resterait rien; ne l'intéressait pas la pensée comme objet scientifique à l'étude, comme objet de langage et n'existant pas en dehors du langage, quand pour lui elle ne faisait que l'irriguer, lui donner vie, bien que nourrit en même temps de langage; non, il n'aimait pas la voir réduite à cette pelure d'oignon, que rien ne la transcende.

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