samedi 6 février 2021

Le repentir d'un ex-agent de sécurité de la RATP

 

« Comme on intervenait au niveau d’infraction le plus bas, celui de la contravention, c’est-à-dire celui qui nous donnait le minimum d’autorité, on élevait cette dernière par la violence et la menace qui du coup nous donnait un pouvoir d’intervention et d’action plus grand arrêtant par là même toute contestation possible ». Il venait d’énoncer des années après avoir été mis prématurément à la retraite ce qui avait été la vérité du travail de tous les jours de ses collègues ou la cause probable des exactions quotidiennes auxquelles il avait pu assister mais pas participer ce qui lui avait valu l’exclusion du groupe qui comprenait à peu près toutes les équipes de sécurité de la RATP allant sur le terrain. Le terrain étant la plupart du temps le tunnel et le tunnel le Métro. Il était quatre heures du matin qui était l’heure à laquelle il se levait quand il était de service de jour mais là ce n’était pas la sonnerie du réveil qui l’avait réveillé mais un cauchemar et dans ce cauchemar il s’était entendu prononcer toute cette phrase qui ressemblait fort à un plaidoyer en faveur de ceux qui l’avaient rejetés parce qu’il en avait condamné les actions arbitraires et violentes : « comme on intervenait au niveau d’infraction le plus bas, celui de la contravention, c’est-à-dire celui qui nous donnait le minimum d’autorité, on élevait cette dernière par la violence et la menace qui du coup nous donnait un pouvoir d’intervention et d’action plus grand arrêtant par là même toute contestation possible » qu’il se répétait encore comme s’il se sentait coupable et responsable des actions commises par les autres, comme s’il y avait participées passivement en ne s’y opposant pas activement, mais surtout parce qu’il venait enfin de comprendre ce qui n’avait pu alors que l’étonner : que se prêtent à de tels agissements de bonnes et loyales personnes, qu’elles se comportent sur le terrain pire que des voyous, avec plus de violence et plus de vice encore ; c’est que la loi ne leur donnait tout simplement pas plus de pouvoir et plus d’autorité, ce qui les amenait sur le même terrain que les contrevenants qui était celui de l’inégalité, c’est-à-dire ou la loi ne régnait pas mais le vice et la violence dont ils devaient faire usage pour s’imposer comme dans un milieu hostile qui n’était pas le leur et où, sans leur en avoir donné les moyens, on les avait cependant envoyés et missionnés d’intervenir et d’agir au nom de la loi. S’il avait compris ça plus tôt il ne se serait pas tant insurgé contre ce à quoi il avait assisté et autant désavouer ses collègues qu’il les avait désavoués et, par conséquent, autant souffert de leur ressentiment qui avait conduit à son éviction du service, à sa mise en inaptitude. Il n’avait pas compris que les choses se réglaient comme cela parce qu’elles ne pouvaient pas se régler autrement, elles se réglaient dans cette marge étroite sur la page de la légalité, qui ne s’appelle déjà plus légalité mais peut-être pas encore tout à fait illégalité tout en étant si proche d’y tomber, et combien de fois ne les avait-il pas vus y tomber sans qu’on les y ait beaucoup poussés. Mais il savait maintenant ce qui les y avait poussés : l’absence d’autorité légale et le besoin, la nécessité, de s’imposer, de l’imposer à travers eux cette autorité légale car n’en était-il pas les dépositaires, n’avait-il pas tous prêter comme lui serment devant la loi ? On l’avait très tôt mis au parfum, on lui avait très tôt appris les ficelles du métier, les coups de vices dont il fallait faire usage, mais qui n’étaient pas dans le plan officiel de formation et d’instruction qu’il avait reçu, et il n’avait pas senti comme eux la nécessité de s’y plier à ses us et coutumes du métier qui dérogeaient aux principes qu’on lui avait toujours inculqués et à la loi et aux règlements qu’on lui avait appris, et voilà où la loi et les règlements l’avaient conduit : à la réforme et à une mise à la retraite anticipée. C’est qu’il n’avait pas voulu sortir de sa zone de confort de petit bourgeois, voilà la vérité moins flatteuse qu’une opposition valeureuse et vertueuse à ses collègues qui allaient patauger encore de nombreuses années dans ce marécage, dans cette zone fangeuse, dans cette boue dont on ne pouvait que sortir crotté. Lui, ce bon monsieur, il n’avait pas voulu se salir pour que la société puisse continuer à montrer des dehors propres et soignés. Il n’avait pas voulu faire pour elle le sale boulot. Mais il n’avait pas craché sur la maigre retraite qu’on lui avait offerte en guise de porte de sortie. Et il n’irait pas non plus manifester dans la rue contre les agissements de la police maintenant que dans son cauchemar lui avait été révélé le motif obscur de leurs actions auxquelles il n’avait pas voulu participer car il ne croyait pas que l’on puisse, comme les politiques le laissaient entendre, expurger les services de police de ses ripoux sans en changer les conditions de travail, sans cesser de leur demander d’aller pêcher en eaux troubles et de mettre une prime sur chaque poisson rapporté. La réalité du travail il l’avait connue : pas celle du super flic qui n’a pas seulement une arme mais le pouvoir de s’en servir, mais du petit flic qui peut aussi avoir une arme mais surtout prier pour ne pas avoir à s’en servir. On lui avait reproché de ne pas porter son arme sur le terrain. Une arme pour des contraventions était-ce bien justifier ? On ne sait jamais à qui ont a affaire ? Ce on c’était ses collègues. Combien de fois il les avait vu sortir leur arme intempestivement et c’était vu, lui, prier pour qu’on ne leur saute pas dessus car qu’auraient-ils fait alors ? Un carton sur des fraudeurs, sur des tagueurs, sur des vendeurs à la sauvette, sur des pieds banquettes, sur des petits voyous de cité sans un sou ni un ticket en poche, pas même un cutter sur eux, sur des zonards, mais tous récalcitrants. Bien sûr, en général ça obtempère quand on sort son arme mais quand serait-il au cas contraire ? Au cas contraire c’est la bavure policière et la une des journaux à scandales. Trop facile pour les journalistes. Mais quand on n’obtempère pas en face, quand on rigole en face, quand on vous crache dessus en face, car il peut y avoir aussi du vice et de la violence en face, que reste t-il à faire ? Il n’était pas pour l’arme, pas plus que pour la matraque, toutes deux symboles non pas de virilité de l’autorité mais d’impuissance de l’autorité et surtout révélation de ce que la loi en dernière comme en première instance repose sur la force et l’usage de la force. Ses collègues étaient donc là où la loi s’appuie, mais aussi là où elle peine à s’appuyer et encore plus à se reconnaître, puisqu’elle se légitime aussi par le fait de faire régner la justice et de lutter contre la violence. Il voyait une contradiction de la loi qui à la fois s’appuie sur l’usage de la force et se légitime dans l’action de la justice contre l’usage de la force que, lorsqu’elle n’est pas du côté de la justice, on appelle violence. Il voyait une contradiction et ces collègues envoyés en première ligne faire les frais de cette contradiction car ils étaient les représentants de la loi mais aussi ceux à qui l’on demandait parfois seulement à demi-mot de faire usage de la force. Ses collègues l’avaient compris, lui, voulait-il croire encore en une justice divine (comme tombant du ciel) qui n’étant pas sur terre mais au ciel n’aurait pas à se salir les mains ? Quand il passerait devant ce beau bâtiment qu’est le Palais de Justice il penserait aussi à ses soubassements, à ses fondations, à ce sur quoi il reposait et s’appuyait majestueusement, et qui était sous terre (et ce qui s’enfonçait le plus était ce qui le soutenait le plus) ; il penserait à ses collègues qu’il avait bel et bien enterrés vivants, lui et ce bel édifice qu’est le Palais de Justice.

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