Il y avait péremption. Cela n’empêche pas les souvenirs de refluer allant jusqu’à le réveiller en pleine nuit. Tel le dormeur sur la plage dont une vague un peu plus forte que les autres serait venu lécher les pieds ou en se brisant par son fracas l’aurait tiré de son sommeil. Il n’avait pas voulu se lever immédiatement ni céder au ressentiment. Longtemps il avait cherché une forme plus objective d’en parler, s’était perdu en généralités. Comme que la famille était un microcosme, que ce qui se passait dans les familles se passerait ensuite sur une plus grande échelle, dans la société, et qu’il savait quelque chose des trésors volés, et à qui ils allaient, mais qu’il n’était pas sûr comme dit la morale qu’ils profitaient à ces derniers parce qu’ils étaient pillés au passage. C’est tout cela qu’il lui incombait de raconter et il ne savait pas par quel bout commencer. Il n’aurait pas voulu remonter trop loin. Juste au moment où la vague se brise et fait tant de bruit qu’on ne peut plus garder le sommeil. Il l’entendait comme au creux d’un coquillage. Dieu qu’il avait aimer prêter l’oreille au bruit de la mer, et qu’il avait aimé son petit frère.
Les deux collections où ce qu’il en restait devait être encore dans cette maison de vacances en bord de mer, car c’était-là qu’il les avait vu pour la dernière fois. Mais cette maison comme les deux collections appartenaient maintenant au petit frère qui avait grandi avec l’idée que tout lui appartenait. Une idée qu’on lui avait mis très tôt dans la tête quand on lui avait offert une boite et un cadenas pour protéger ses jouets d’enfant. Il se revoyait lui-même à l’âge où il dévorait les livres d'une bibliothèque dans la classe gelée d'une école de Normandie qui avait sa collection rose et verte et bleu mais aussi de timbres. S’il devait laisser son regard se perdre loin du rivage il verrait partir la vague de si loin, de ce qui n’était plus qu’un point à l’horizon. Il se reverrait alors ajouter des timbres de collection dans un album plus grand que lui. C’était comme un grand livre d’images qui le faisaient voyager. Il y avait aussi des inscriptions en langues étrangères comme de minuscules hiéroglyphes qu’il n’arriverait pas à déchiffrer. Sans doute de ses années-là avait-il gardé le goût du mystère. Parce que tant de temps s’était passé sans qu’il ne voulu rien savoir de ces trésors volés ni que leur valeur ne lui fût révélée. Il s’était seulement employé à mettre des timbres sur cet album avec une patience maladive. Dans ces pièces mal chauffées de la vieille école le petit asthmatique trouvait réconfort et oubliait son mal plongé dans un état de rêverie que pouvait entretenir en lui par je ne sais quelle magie oubliée ces timbres dont certains, il croyait encore s’en souvenir, figuraient des paysages exotiques. Une préfiguration de la Nouvelle-Calédonie.
En Nouvelle-Calédonie où le directeur d’école qu’était son père avait été muté les coquillages avaient pris la place des timbres. Ils ne rempliraient pas un album mais une belle vitrine. Des porcelaines, des cônes, des peignes de Vénus, et tant d’autres dont il avait oublié les noms mais pas l’émerveillement à chaque fois qu’il mettait la main sur l’un d’eux. Pour cela la petite famille se rendait régulièrement sur les récifs et profitait de la marée basse pour chercher les coquillages de collection. Il y mettait la même patience et y prolongeait la même rêverie. Tout cela le tenait éloigné des affaires des hommes tandis que son petit frère devait dans le même temps apprendre à connaître la valeur des choses. On le disait surdoué au petit frère tandis que lui passait plutôt pour un demeuré. Voilà qu’il repartait pour ses généralités à dire que dans la famille comme dans la société une place est à chacun assignée et ceci dès son plus jeune âge. C’est pourquoi on l’avait toujours tenu à l’écart. Il ne se sentait de toute façon appelée que par la beauté des choses. Et il était si étranger à leur valeur qu’il aurait donné comme les indiens d’Amérique tout son or s’il en avait possédé. Ainsi, il ne demanda jamais après les timbres. Pas plus qu’il ne demanderait des années plus tard après les coquillages. Et dans ses souvenirs il y avait des coquillages vivants, éclatants de couleurs, le touché agréable de la porcelaine, la longue aiguille et les dents du peigne de Vénus habitant des profondeurs sablonneuses, le cône avec qui il fallait se montrer prudent parce qu’il envoyait des fléchettes empoisonnées qui avaient tué la petite tahitienne…
Ce qui l’avait réveillé cette nuit c’était d’avoir vu les douaniers, ces pilleurs. Dans son rêve il les avaient vu faire sauter la barre de fer et le cadenas de ces grandes malles métalliques, elles étaient vertes, oui, vertes, les cantines qui devaient enfermer la collection de coquillages ; et ils se servaient les douaniers comme les pirates de la collection verte de la bibliothèque de l’école de Normandie. Il voyait leurs yeux brillés comme avaient brillés les siens lorsqu’ils avaient vu pour la première fois la porcelaine mouchetée ou le cône noir ou le peigne de Vénus rare à l’aiguille intacte sur les récifs de la Nouvelle-Calédonie. Ils ne pillaient pas les récifs coralliens de la Nouvelle-Calédonie, ils pillaient une cantine dont ils ne connaissaient que la provenance exotique qui devait les laisser aussi rêveur qu’il l’avait été lui devant les timbres de la bibliothèque de l’école de Normandie. C’était de la rapine. Le voilà reparti pour ses généralités. Tout n’est que rapine. Tout le monde vole à tout le monde. Quand on attrape le voleur on attrape un voleur. En attrapant les douaniers on aurait fait qu’attraper ceux qui sont au bout de la chaîne d’un vol, d’une rapine. Il fallait remonter aux récifs de la Nouvelle-Calédonie qu’aucune législation ne protégeait encore du pillage. Tout ce que l’on prend on le prend à la nature. Sans doute avaient-ils été interrompu dans leur pillage, mais ils n’avaient pas interrompu, car ils n’avaient pas été pris, la longue chaîne qui le mènerait au petit frère.
C’est dans la maison de bord de mer, qui avait été la maison où la petite famille passait ses vacances avant de devenir celle du petit frère qui avait raflé la mise, que se trouvaient les deux collections ou ce qu’il en restait et gisait dans un grand coffre d’ébène, car il avait de son enfance gardé l’habitude d’enfermer ses trésors à cadenas dans des coffres et celui-ci avait beaucoup voyagé, on aurait dit celui d’un pirate. Le petit frère le gardait jalousement. C’était à vrai dire une part très maigre du butin. Qu’il ne conservait sans doute plus que comme souvenir. Qui devait peut-être l’encombrer plus qu’autre chose. Mais il est de ces êtres conservateurs... Il ne pouvait s’empêcher de repartir dans ses généralités. De ces êtres dont la mission secrète devait être d’assurer la conservation et la transmission du patrimoine, porteurs de traditions, d’histoires, de légendes, et qui redorent leurs blasons en cumulant la fortune qui est un bien propre et souverain mais que la main du malin aurait presque réussi à leur soustraire s’ils n’avaient fait preuve de courage et de pugnacité pour que leur revienne ce qui devait leur revenir de droit. Les douaniers au passage s’étaient servis. Le père aussi était un fonctionnaire. Tout le monde se sert au passage. Le petit frère était un surdoué et lui un demeuré à qui la vie n’avait rien appris.
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