samedi 1 octobre 2022

Le mourant et la musique

 

Il comprenait mieux la musique. Il sentait mieux la musique. Ce n’était pas une musique de consolation. L’homme qui se mourait, faut-il que je m’en souvienne, écoutait la symphonie n°6 de Tschaikowsky et la n° 1 et 4 de Ludwig van Beethoven, parce que plus que jamais cette musique correspondait à ce qu’il vivait et ce qu’il vivait était ses derniers moments, et ce qu’il frôlait était ce que tout art poussé à ses extrémités comme nous aux nôtres, c’est-à-dire aussi loin qu’il peut aller, nous fait frôler. Mais lisons plutôt ces quelques lignes écrites par Georges Bataille : « Il existe un domaine où la mort ne signifie plus seulement la disparition, mais le mouvement intolérable où nous disparaissons malgré nous, alors qu’à tout prix, il ne faudrait pas disparaître. C’est justement cet à tout prix, ce malgré nous, qui distinguent le moment de l’extrême joie et de l’extase innommable mais merveilleuse. S’il n’est rien qui ne nous dépasse, qui ne nous dépasse malgré nous, devant à tout prix ne pas être, nous n’atteignons pas le moment insensé auquel nous tendons de toutes nos forces et qu’en même temps nous repoussons de toutes nos forces. Le plaisir serait méprisable s’il n’était ce dépassement aberrant, qui n’est pas réservé à l’extase sexuelle… » Que cet homme ne s’était jamais refusé. Où cet homme s’était toujours abîmé. Mais l’abîme à la profondeur du ciel et comme lui il est ouvert. Et l’homme ne sait jamais à quoi il s’ouvre. Croit-il s’ouvrir à la vie qu’il s’ouvre à la mort. Croit-il s’ouvrir à la mort qu’il s’ouvre à la vie. Cela serait-il aussi vrai ? La musique la plus osée serait comme l’amour le plus osé, laquelle, lequel, oserait allé aux confins de la vie qui est la mort, au-delà jamais, mais seraient-ce déjà les frémissements de l’au-delà perceptibles ici-bas. Il n’y a plus grande violence que ce qui nous ébranle. L’érotisme et la mort, si propres à l’homme violent. Il n’est pas celui qui la donne. Il est celui qui l’éprouve. La mort n’est pas si étrangère à la vie que comme elle on ne puisse la ressentir. Que ce soit dans l’amour. Que ce soit dans la musique. La musique fut au mourant ce que l’amour fut au vivant.

A mon père

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