Vois ce film, Les jeunes amants, lui avait dit son ami. Et il venait de le voir sur canal+cinéma. La femme est architecte. L’homme est médecin. Alors pourquoi pas oser le grand écart. Leur statut impose le respect. Le jugement est suspendu à leurs lèvres. C’est que la femme aurait plus de soixante dix ans pour un homme qui n’en n'aurait pas cinquante, mais ils s’aiment. Puis très vite elle tombe malade : Parkinson. C’est elle qui demande à ce que leur relation cesse aussitôt. Noblesse d’âme oblige. On respire le même air qu’il lui dit alors, pourquoi pas continuer à le respirer ensemble ? Elle lui sourit. C’est le mot de la fin. Il y aurait donc une hauteur de condition (sociale) comme une hauteur de sentiments qui autoriserait tout : la beauté aussi à son mot à dire : beauté des sentiments, beauté des corps (malgré l’âge). Ça passe bien au cinéma. Un petit air de transgression pour ne pas dire un parfum de transgression qui fait qu’on ne sente plus la transgression et que l’on pense qu’avec elle la transgression porte ce parfum qu’il ne lui connaissait pas. Et pourtant. Il proposerait bien à la place du film, Les jeunes amants, deux scénarios s’il n’ignorait pas qu’ils seraient tous les deux refusés au cinéma. C’est que s’ils parlaient aussi de différence d’âge ils étaient eux plus que vraisemblables réels. Comment ça passerait bien au cinéma quand ça ne passe pas bien dans « la vraie vie ».
Antoine il l’avait connu alors qu’il n’était qu’un gosse en Nouvelle Calédonie. Et c’était surtout par les on-dit : Il hériterait du gros chinois qui avait l’unique pompe à essence de Kouaoua, village minier. C’est par elle que passait jour et nuit tous les routiers qui travaillaient à la mine et pas que les routiers, la R16 du père aussi. C’est à cet endroit qu’il avait vu Antoine pour la première fois. Il était pas beau Antoine. On aurait dit presque un gosse qui aurait grandi trop vite. Des vêtements sales qu’il portait. Avec la poussière de nickel qu’à longueur de journée (et la nuit aussi) levaient les poids lourds il pouvait pas en être autrement. Très pâle malgré ce soleil qui tapait dur, il devait être malade si jeune déjà, et si maigre, il devait boire et pas manger grand-chose d’autre que de la poussière. Pourtant il avait dû taper dans l’œil du gros chinois qui n’était pas beau lui non plus. La deuxième fois qu’il vit Antoine c’était dans cette grosse voiture d’un rouge rutilant que conduisait le gros chinois, la première Land Rover du village de Kouaoua et peut-être de toute l’île. Il roulait vite et avait klaxonné le bus pour qu’il fasse de la place sur la route à horaires qui était une route où on ne pouvait circuler que dans un sens et suffisamment vite pour ne pas sortir du créneau horaire, c’était un peu comme une course contre la montre. Enfin, il le pensait ainsi parce que tout le monde roulait très vite. Puis ça faisait que descendre et monter et tourner dans tous les sens. Mais il l’avait bien vu à Antoine, le visage plus blafard que jamais. Il devait être malade comme lui avec tous ces tournants et à rouler comme y roulaient tous sur la piste et ce nuage de poussière qu’il traînaient derrière eux : toujours partout la poussière de nickel. Mais les on dit c’était pire encore. Antoine il attendrait qu’il crève le gros chinois et puis il serait riche. Lui il l’avait bien vu à Antoine et au gros chinois dans la voiture qui était rouge feu, on pouvait pas ne pas la voir, le gros chinois non plus on ne pouvait pas ne pas le voir, quant à Antoine c’était comme ces vieilles photos dont les couleurs palissent avec le temps et les traits des visages aussi s’effacent ; mais juste il se rappelait ce qu’on disait d’eux et que quand il les avait vus ils lui avaient semblé ne pas ressembler à ce qu’on disait d’eux, à deux pédés, enfin au moins l’un des deux qui devait abuser de l’autre et c’était très moche ça, vu comme ça, mais lui il ne les avait pas vus comme ça ce jour-là et c’est tout ce dont il se rappelait.
Bien des années après, en France, il repensa à Antoine. Et c’est qu’il s’était marié avec une femme beaucoup plus âgée que lui et c’est pourquoi son ami lui avait dit vois ce film : Les jeunes amants. Beaucoup plus âgée et beaucoup plus riche que lui, comme le gros chinois devait être par rapport à Antoine. Et c’était surtout les on-dit. Il attendrait qu’elle crève et puis il serait riche. D’ailleurs elle était tombée malade, c’était pas Parkinson comme dans le film mais Alzheimer, et c’était pas mieux. Lui, il s’empressait toujours de montrer la photo de quand elle avait été belle pour qu’on comprenne. Mais les gens disaient c’est ta grand-mère quand ils les voyaient ensemble, et les plus compatissants d’entre eux : c’est bien ce que tu fais pour ta mère. Ils savaient bien les gens. Il ne faut pas les prendre pour des cons, les gens. Mais il ne fallait pas non plus que les gens le prennent à lui pour un con. Certes Antoine n’était pas con, mais il n’avait peut-être pas non plus cette intelligence perverse qu’on lui prêtait. Le gros chinois il avait dû être bon avec lui comme personne n’avait jamais été bon avec lui et il devait l’aimer son gros chinois malgré la différence d’embonpoint qu’il y avait entre les deux et d’âge et d’argent. Il avait dû même être plus beau que lui n’avait jamais été, plus beau et plus fort. C’était le maillon fort du couple le gros chinois. C’est ce qu’elle avait été avant Alzheimer : la plus belle, la plus forte, et y avait que les photos qui pouvaient le dire encore. Il avait montré au commissariat la photo quand elle s’était perdue pour la première fois et pour qu’on la retrouve. On lui avait demandé s’il ne se moquait pas du monde, s’il n’avait pas une photo plus récente. C’est la photo qu’elle m’a donnée quand on s’est connu pour que je la porte toujours avec moi et il l’avait toujours avec lui, mais dans sa tête aussi elle n’avait pas vieilli tant que ça. Pour eux elle avait plus de soixante dix ans et lui il aurait tué la vieille pour l’héritage et les policiers ils devaient s’attendre à la retrouver comme tout le village de Kouaoua devait s’attendre à retrouver un jour le corps du gros chinois enseveli sous des tonnes de nickel déversé par les bennes des camions des routiers pour un plein gratis offert par Antoine. La police c’est comme les on-dit, ça à l’imagination mal placée. Mais la policière qui l’avait interrogé, Les jeunes amants sur canal +cinéma elle aurait aimé, toute enivrée comme elle aurait été par ce parfum de transgression qui aurait fait qu’elle n’aurait pas senti la transgression comme elle l’avait sentie avec lui et l’aurait sentie avec Antoine. Y avait plus rien à dire après ça. Et il s'était tu jusqu'à ce film : Les jeunes amants.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire