De nos jours, on n’a que ce mot à la bouche, et souvent pour jeter le discrédit sur quelqu’un on dit : c’est un bourgeois. On n’a pas pour autant à l’esprit une classe sociale qui aurait vu son émergence au dix huitième siècle mais plutôt les paroles de Jacques Brel : Les bourgeois c’est comme les cochons plus ça devient vieux, plus ça devient bête. Autant dire une idée du bourgeois qui souffre toutes les caricatures mais pas la réalité. Dans la réalité on est mystifié par le bon sens du bourgeois, par la bonté du bourgeois, par l’honorabilité bourgeoise. Par la devanture
Il est une histoire vieille de trente ans qui me revient en mémoire à l’instant. C’était un petit village au fin fond de l’Andalousie mais cela aurait bien pu être aussi dans le Saint-maur d’aujourd’hui, parce qu’il devait y compter autant de bourgeois pour un bien moins grand nombre d’habitants cependant mais pas des moindres et qui venaient de Madrid et de Granada. Des médecins, des chirurgiens dentistes, des avocats, des colonels à la retraite, de grands professeurs, des notaires et j’en passe. Une noblesse de robe ? L’ambition de la bourgeoisie n’a-t-elle pas été, avant de vouloir faire des générations de médecins ou d’avocats, de se hausser par la fortune à la noblesse ? Il y avait en effet aussi parmi eux un artificier et de simples boutiquiers et c’est de l’un d’eux qui tenait un magasin de souvenirs à Granada dont je vais parler plus longuement après cet aparté. Si j’avais pu convoler en justes noces avec une fille de colonel c’est qu’elle ambitionnait d’être médecin et ne pouvait l’être qu’en France. Ainsi fut repris et consommé l’usage que les rois et les princes firent des alliances sans obligation d’y compromettre toute une vie en échange, profitant par là autant des anciens usages qu’on dirait d’un autre temps et en désuétude, que de l’institution moderne du divorce à l’amiable. On ne parle de mariage en blanc que pour les va-nu-pieds, les migrants, et pas pour une fille de bonne famille qui pu aussi se payer les services d’un bon avocat. Mais l’oie blanche que j’ai connue (c’est ainsi du moins qu’elle prétendait être) est sans doute devenue une oie édifiante. Cette façade me permet de faire la transition ou d’en revenir à mon histoire : celle du boutiquier de Granada.
Il avait deux jolies filles et un fils Paco. Paco aurait repris la boutique du père s’il n’avait préféré la drogue. A Granada il en circulait beaucoup en ce temps là et qui sait si encore aujourd’hui. Paco se ruina la santé avant de ruiner l’affaire familiale et la réputation des siens. Tout est bien qui finit bien. Tout le monde aimait Paco. Tout le monde pleura Paco. Puis la vie reprit le dessus. Et de quelle vie s’agit-il sinon de la vie que nous connaissons tous : de la vie bourgeoise. Ses deux jolies sœurs richement dotées furent mariées et, comme dit la fable (passant sur tous les aléas du quotidien), vécurent heureuses et eurent de nombreux enfants. Sans doute oublièrent-elles aussi un passé plutôt sulfureux mais pour lequel la société ne les condamna pas, pouvant jouir ainsi d’un présent oublieux et, si nécessité fait loi, se refaire une façade. Il me faut pourtant en revenir au vivant de Paco le condamnable condamné, le frère damné. Leur villa, résidence secondaire ou de vacances de la famille, qui était alors la plus riche (à l’intérieur rempli de tout ce que l’artisanat mauresque et juif a laissé de plus beau à Granada) et la plus grande de toutes dans ce petit village au fin fond de l’Andalousie, fut dévalisée en plein jour, ce qui fit grand bruit. Des années plus tard, longtemps après que Paco fut mort d’une overdose, longtemps après que j’eus divorcé de la fille du colonel, longtemps après que les sœurs de Paco se furent mariées et aient accouchées, je le trouvais à lui le père, un bien vieux monsieur qui avait la larme à l’œil en se souvenant du jour du cambriolage, tout le reste semblait avoir été effacé de sa mémoire.
Qu’il pu avoir été commis en plein jour voilà ce qu’il pouvait y avoir de scandaleux, car ce n’est pas que le pauvre homme en fut ruiné pour autant. Pour mieux comprendre donc l’objet du scandale, ce qui pu choquer à ce point, il faut penser boutique, arrière boutique et devanture, à ce que l’on montre et à ce que l’on cache, car c’est l’inverse qui est proprement scandaleux : non pas de voler mais de ne pas se cacher pour voler, cette impudeur à montrer au grand jour et à tous que l’on est un voleur. Il faut être drogué pour agir ainsi et ce fût en effet les drogués que l’on accabla en plus d’être des drogués d’avoir commis ce méfait, ayant à ce point, par l’effet de la drogue et sa dépendance, oubliés que l’on ne doit pas montrer qui l’on est. Le jour ne garantissait donc plus l’abri naturel qu’il octroyait si généreusement dans cet endroit ensoleillé ne relâchant jamais sa vigilance, il ne pourrait donc plus briller sur tous ce que les bourgeois voulaient montrer et était le meilleur d’eux-mêmes, qui ne se trouvait évidemment pas en eux-mêmes, qui ne leur était pas intérieur, caché, mais exposé alors au regard du tout venant comme l’objet de leurs acquisitions, leur façade, leur devanture. A l’époque dont je parle et dans le petit village dont je parle il n’y avait entourant les villas que des petits murets qui laissaient voir des « patios » ou cours intérieures et par les portes souvent laissées ouvertes l’œil pouvait avoir ses entrées dans les plus riches demeures. Depuis, qui sait si depuis le cambriolage, des murs ont commencés à se dresser un peu partout dans le village, faisant de l’extérieur l’intérieur, et de ce qui pouvait être montré ce qui est caché. Les temps ont bien changés. Ce n’est plus ce que c’était, disent les vieux du village qui ne parlent plus que de cambriolage. Les bourgeois c’est comme les cochons plus ça devient vieux, plus ça devient bête.
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