Je voudrais parler de l'enfermement dans un univers mental qui peut être celui de la femme battue que je n’ai jamais été parce que je suis un homme ou de l’enfant battu que je ne suis plus depuis longtemps. Il me parait cependant très important d’en parler parce que je ne me place pas en spécialiste ni en spectateur, parce que c’est de l’intérieur que je le fais. L’expérience ne peut être que toute personnelle comme son témoignage et comme tout ce qui relève du vécu, mais il y a aussi des conditions objectives propres à toute expérience qui peuvent être faites sur l’être humain comme sur la souris, c’est-à-dire que mis dans la même situation ils sont appelés à vivre la même chose, mais qu’on la connaisse par leurs réactions ne fait jamais que l’on sache comment ils vivent cette expérience. Dites-vous alors qu’une petite souris va parler ce qui n’expliquera pas davantage ses réactions passées, présentes, et futurs, que l’on croit déterminées par l’expérience vécue et qui peut l’être en effet mais pas de la manière dont on peut le voir de l’extérieur, d’une manière simpliste et mécanique, c’est-à-dire déterminée, et c’est en cela que je m’oppose à cette notion de détermination. Nous étions deux petites souris mon frère et moi à avoir choisi dans la vie des chemins différents mais je ne suis pas sûr que cela ait été des chemins de sortie car je parle d’enfermement dans un univers mental qui peut être…
Aux échecs on dit que la menace est plus forte que son exécution. L’appréhension du châtiment faisait en effet que nous, non, je ne peux pas parler à la place de cette autre petite souris qu’était mon frère. L’appréhension du châtiment faisait que longtemps avant son exécution je tremblais. Voilà ce que l’on attend que dise la victime (la détermination visible et flagrante et mécanique), mais non, je ne tremblais pas (qu’est-ce qu’on fait de l’orgueil ?) sinon intérieurement, mais tout mon petit être était tendu vers cette exécution de lui-même. Non, il ne l’appréhendait pas mais la désirait, désirait hâter l’exécution du châtiment pour se libérer de sa menace. Qui s’étonne encore que l’enfant fasse tout pour être battu, que l’enfant malheureux soit un enfant terrible, mais j’ai dit que je ne parlerais pas pour mon frère, l’autre petite souris. J’étais la petite souris qui allait se mettre dans un coin, là où il serait facile de l’attraper. Mais c’est surtout l’impossibilité de penser à autre chose, mais c’est surtout ce vide qui se creusait, ce vide que plus rien ne pourra jamais comblé, cette béance de l’esprit qui est indescriptible et souffrance inexprimable, qui fait plus mal que les coups et se prolonge bien après mais inutile d’en parler à ceux qui pensent que tout ce qui n’est pas n’existe pas. C’est pourtant cette inexistence que j’aimerais rendre car lorsque l’on ne veut plus être atteint dans son existence c’est dans cette inexistence où l’on trouve refuge. Car comment échapper quand il n’y a pas d’échappatoire possible. C’est comme un poisson vidé de l’intérieur, il n’a plus d’entrailles. On le dirait encore vivant. Mais que l’on regarde ses yeux. Il a des yeux mais son regard est vide. Plus d’expression. Plus rien de parlant. La cohorte des spécialistes au lieu de lui rendre la parole voudra parler à sa place. Il s’y opposera. C’est un enfant buté que l’on dira, l’on ne peut rien en tirer.
Mais il y a pire, quoique encore une fois rien qui ne soit réel, rien qui ne soit qu’une impression toute personnelle. L’impression d’enfermement, de ne plus jamais pouvoir en sortir. Un monde s’est écroulé. Quand on est battu par ceux que l’on aime c’est un monde qui s’écroule. Il ne vivra plus que dans les décombres et les décombres forment un labyrinthe, un labyrinthe de décombres dont il ne sortira plus. Qui l’a vu donner des coups de pieds aux pierres connaît la profondeur de sa misère et ce qui fait obstacle, obstacle certes tout imaginaire. Et cette béance qu’à ouvert comme le souffle d’une bombe, comme un séisme, il aurait vu la terre s’ouvrir sous ses pieds. C’est un cauchemar qu’il faisait souvent et qui revient encore. Je n’en parlerai plus qu’à la troisième personne et ce n’est pas qu’il me soit indifférent mais qu’avec ces êtres là il faut prendre un peu de recul et c’est une habitude prudente que j’ai prise avec lui comme on prend avec un fantôme qui nous hante et ne nous lâchera plus jusqu’au restant de nos jours. Et puis sa tête est vide, je n’ai jamais pu la remplir, elle rejette tout ce qu’on peut y mettre, c’est une tête qui vomit, qui vomit la vie. Et puis son regard est vide, c’est celui d’un mort, on a beau vouloir y mettre un peu de vie, c’est peine perdue. Mais revenons à cette impression de ne pas pouvoir en échapper. Ce corps qui ne pouvait échapper aux coups. Voilà que c’est l’esprit qui ne peut plus échapper aux coups. L’enfermement physique serait devenu un enfermement mental. Non. Comme le dit si bien Spinoza qui ne fait pas la différence entre le corps et l’esprit : l’esprit est une idée du corps. Oui, cet enfermement n’était pas que physique, n’a jamais été que physique mais aussi mental, d’où ce long internement et cette impossibilité d’en sortir une fois qu’on est entré dedans, qu’on nous a mis dedans, pauvres petites souris que nous sommes sujettes à des expériences qui les dépassent et dont l’entendement dépasse même la rationalité des êtres pensants car, faut-il le rappeler, il s’agit d’êtres vivants, et le pensant n’englobera jamais le vivant, et les résultats scientifiques de l’expérience ne rendront jamais compte du vécu de l’expérience.
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