vendredi 12 juillet 2024

Miracle !


Sylvie s'est levée ce matin, est allée aux toilettes puis prendre son petit déjeuner. Il faut dire qu'il y a plus de dix ans que Sylvie qui a la maladie d'Alzheimer porte des couches, c'est-à-dire fait sur elle, mais ne fait plus rien toute seule. Je l'ai dit à Tayeb qui s'occupe depuis plus de cinq ans de la changer et l'aide a manger qu'elle venait de se lever et après être passée aux toilettes prenait toute seule son petit déjeuner. Autant dire qu'il a marqué un temps d'arrêt et d'étonnement comme ne comprenant pas très bien ce que je fus obligé de lui répéter. Qui croit encore au miracle de nos jours. Autant dire personne. Tout le monde sans doute est bien rassuré: les morts ne vont pas ressuscités. Oui, Sylvie n'est plus et ceux qui ne sont plus ne vont pas revenir. Elle serait bien capable de me demander alors de lui faire l'amour et moi d'avoir à lui dire que je n'en suis plus capable. Elle ne me le pardonnerait pas. Elle me demanderait aussi après ce lit médicalisé et ce fauteuil roulant, cette chaise pour handicapé. Ne serait pas contente qu'ils soient là, qu'ils n'ont rien à y faire dans son intérieur bourgeois dont elle prenait grand soin et d'ailleurs me reprocherait de l'avoir en son absence laissé se dégrader. Je n'ai pas eu en effet son autorité auprès de la copropriété pour que les travaux d'étanchéités soient effectués et il faut bien dire que depuis qu'elle est malade la maison fait eau de toutes parts. Mais elle verrait aussi mes livres et le jeu d'échecs et comprendrait qu'au fond je n'ai pas changé, que ce qu'elle aimait en moi n'a pas changé, non plus trop mon physique, qui est aussi tout ce qu'elle aimait en moi. Mais qu'en était-il de mon amour pour elle. Elle me le demanderait aussi avec cette franchise qu'elle a toujours eue par le passé, et avec cette même franchise je me verrais obligé de lui répondre: peut-on aimer une malade, peut-on aimer une malade comme une personne saine, de quel amour voulait-elle que je lui parle, s'agissait-il encore d'amour, qu'a à voir la peine avec la joie, la pitié avec l'amour. Sylvie n'avait jamais aimé faire pitié. Elle avait toujours été resplendissante. Elle ne me le pardonnerait pas. 

Mais non, Sylvie ne s'est pas levée ce matin pour se rendre toute seule aux toilettes puis prendre son petit déjeuner. Tayeb vient la chercher dans son lit médicalisé pour la porter jusqu'à la douche. Il l'aidera ensuite à prendre son petit déjeuner. Qui voudrait encore aujourd'hui croire au miracle. Qui voudrait encore aujourd'hui que le Christ ressuscite, celui là même qui chassa les marchands du Temple. Des habitudes ont été prises. L'homme s'est établi. Un nouvel ordre avec lui s'est établi qui est l'ordre des marchands. Il lui faudrait à nouveau changer tout ça, renverser les tables. On se fait à tout mais de moins en moins à changer. Ce matin j'ai pourtant pensé à Sylvie se levant pour aller prendre son petit déjeuner qui était ce qu'elle aimait le plus: prendre son petit déjeuner et me demander de lui faire l'amour qui était aussi ce qu'elle aimait le plus; ce matin j'ai pensé au miracle, mais je ne saurais dire moi si de penser au miracle ça m'a fait du bien ou ça m'a fait du mal. C'est qu'on n'ose même plus penser au miracle. Dire c'était mieux avant. Parce que le miracle c'est rétablir une situation antérieure, une vie qui n'est plus, qui n'est plus si vivante que ça. Sylvie s'est levé ce matin, est allée aux toilettes puis prendre son petit déjeuner. Je me répète encore une fois cette phrase simple et banale, banale et simple à mourir comme la vie, tragique aussi et sinistre parce que sans miracle. Mais je pense aussi à l'amour qui a ses exigences auxquelles on ne saurait peut-être plus répondre, l'amour qui est cependant le seul miracle qui arrive encore dans notre vie, à Sylvie qui est le seul miracle qui soit arrivé dans ma vie.

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