mardi 27 septembre 2022

La belle de l'Andalousie

 

Un reportage, La belle de l’Andalousie, oui ce devait être à peu près comme ça qu’il s’intitulait, le renvoyait à ce coup de fil vingt ans après leur divorce, et qu’elle lui avait passé il y a longtemps déjà pour qu’il signe des papiers qu’elle lui enverrait et que leur mariage à Granada, ils avaient été mariés à l’église, puisse être annulé par l’église, qui était tout ce qu’elle voulait pour se refaire une virginité. Il avait accédé à sa dernière volonté et à l’occasion elle lui avait rappelé Granada. Elle lui avait rappelé Granada à la manière de ce reportage à la télé et à la manière qu’on en parle à un touriste, comme d’un lieu chargé d’histoire, extérieur à lui, extérieur à elle, l’histoire de Granada qui fascine l’historien et y fait rappliquer dans de grands cars à l’air conditionné « l’homme masse » d’Ortega y Gasset. Mais lui il avait aimé à Granada, mais lui il avait erré à Granada en proie aux affres de l’amour, sans trop comprendre ni où il était ni ce qu’il lui arrivait, et n’est-ce pas ainsi que l’homme vit, aime, et meurt, en dehors de la géographie et de l’histoire, quand il vit sa vie et n’est pas un touriste, et n’y est pas étranger. Le vivant est  anhistorique , oui il utiliserait ce terme à l’occasion pour manifester son désarroi devant cet être cher à qui il ne pouvait plus en vouloir car il comprenait maintenant qu’il y a des êtres qui sont bouffés de l’intérieur par la société, qui ne s’appartiennent plus, qui n’appartiennent plus qu’à la société, et que l’histoire y contribue, y contribue en ne leur apprenant à vivre que de façon historique, c’est-à-dire déshumanisé, c’est-à-dire extérieur à eux-mêmes, ne pouvant plus se voir ou se revoir que dans un contexte historique qui est le signe de l’appartenance à la société et non pas le signe du vivant, d’une construction de l’histoire, d’une construction de la société, autrement dit d’une fiction alors qu’ils n’ont jamais vraiment existé, pour le peu qu’ils aient existé, qu’en dehors d’elle, de la société, de l’histoire. Ce n’est pas tant qu’elle n’avait pas aimé mais que l’histoire ne connaît pas l’amour, et s’il s’en rappelle ce n’est que comme d’un fait historique qui est comme elle devait s’en rappeler, c’est-à-dire encore avec le même détachement qu’à l’historien qui objectivement retrace le passé, car c’est bien le retracer, plus que d’aller sur ses traces, parce que aller sur ses traces voilà ce qu’il ne ferait pas lui, voilà ce qui lui ferait revivre ce qu’il ne voulait plus revivre. Non, il n’irait plus à Granada. A Granada était mort Federico Garcia Lorca et à Granada était aussi mort son amour avec un grand A.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire