Tandis que je t’écris cette lettre ma nièce j’ai sous les
yeux ta photo jointe à cette carte postale où tu me souhaites heureux et joyeux
anniversaire. Je vois une jeune et belle femme portant un short en jean
montrant le haut de ses cuisses et le bas de son ventre ; un buste très mince qu'un pull léger,
mi-saison, à manches longues, avec de belles couleurs et de beaux motifs, enveloppe joliment ;
le tout surplombé par une tête d’un ovale parfait et légèrement inclinée, des
cheveux soyeux tombant sur le côté d’un visage aux traits réguliers, presque
angélique, et emprunt d’une tristesse qu’on dirait langoureuse.
Cette charmante personne voudrait-elle séduire son vieil
oncle ? Je ne miserais pas davantage sur l’innocence de l’âge mais dirais
que tout ce que tu as de valorisant à me montrer c’est ta beauté. Là-dessus tu
ne te trompes pas. Et je me dis que jeune homme je n’aurais vu que ce que je
vois, tandis que je vois aussi ce que je ne vois pas : les manques, les
failles sous la cuirasse encore tendre, les demandes d’une gosse qui se
confondent avec les désirs d’une femme, et l’attente comme une demande latente,
d’un je ne sais quoi d’indéfinissable pour ce qui en elle échappe aux biens
méprisables que déjà ta jeune beauté croit enserrer dans ses rets. On prêterait
pourtant aisément à tant de grâces une grâce supérieure. On lui voudrait une
âme parfaite. Que ce corps fût habité par une âme parfaite, voilà ce de quoi
l’on ne voudrait pas douter. Et qu’en elle il y ait encore des désirs de
perfection. Mais surtout que tu ne fasses plus l’ange ou l’enfant. Ma nièce tu
es fille mère. Où est ton petit ? Ta grand-mère, ma mère, à ton âge devait
avoir le même air. On aurait dit l’immaculée conception. On lui aurait donné le
bon dieu sans confession quand de tous les hommes elle aurait reçu la
bénédiction. Mais pas la mienne. Moi qui ne fuis pas l’amour mais la haine. Et
l’éternel retour du même. Et l’antienne comme une vieille rengaine. Cette
lettre restera lettre morte ma nièce, non que ta beauté me soit étrangère, elle
ne m’est au contraire que trop familière, mais il n’y a qu’une prière qui puisse
mettre fin à tout et elle est prière de me taire pour ne pas, ô ma nièce, te
déplaire.
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