samedi 11 février 2023

Les êtres désunis

 

A leur être tout en retenue on pouvait voir qu’ils venaient à peine de sortir des rangs de cette armée d'éclopés qui sur toute la surface de la terre livre bataille contre cet amour cruel et ingrat pour avoir fait parmi les plus vertueux d’entre eux les blessés les plus graves, car ils l’étaient en proportion de combien ils avaient pu aimer. Quand il les vit à tous deux gardant encore soigneusement leur distance l’un vis-à-vis de l’autre il ne pu manquer d’y penser comme à des anges déchus n’ayant plus souvenance d’un paradis perdu qui les aurait vus par l’amour unis. Ils n’osaient pas même un seul frôlement de leur être tendu et séparé tandis que leur proximité rendait cet isolement encore plus insoutenable, encore plus intolérable. On voyait bien qu’à nouveau se livrait en eux la bataille de l’amour et qu’ils ne résisteraient pas longtemps au désir d’être ensemble à moins que trop endurcis ils ne laissent pas parler leur cœur et que l’armée des éclopés soit pour eux ce que pour d’autres est l’armée du salut. Mais elle et lui avaient encore de l’allure. Certes une allure un peu triste mais digne, et si l’on pouvait sentir en eux la blessure on pouvait aussi sentir l’envie de guérir et un peu de cette force qui est force de vivre et d’aimer, de cet amour pour la vie qui ne les avait pas tout à fait quitté. Elle, elle avait gardé de ces jeunes années sinon la beauté du moins une taille élancée et lui, il avait supporté le poids des années sans trop s’alourdir. C’est à peine si l’on pourrait en parler comme d’êtres défraîchis tellement quelque chose de juvénile en eux semblait encore vouloir dire oui à l’amour et à la vie. Parfois elle lui souriait à moins que ce ne soit lui qui lui sourit où ils s’arrêtaient de marcher et l’on ne saurait dire si elle ou lui prit d’une soudaine hardiesse qui on le sait se fait de plus en plus rare avec les années, cherchait à dire ou à faire quelque chose qu’ils n’arrivaient plus à dire ou à faire. Puis, plus décontenancés que jamais, ils reprenaient leur marche quand chaque banc semblait les inviter à s’asseoir. Se disait-il qu’ils avaient passé l’âge ? Celui des amoureux sur les bancs publics, « Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics//Bancs publics, bancs publics//En s’foutant pas mal du regard oblique//Des passants honnêtes ». Non, à leur âge ils chercheraient plutôt un bon restaurant. On dit que l’appétit vient en mangeant. Mais l’histoire, elle, ne dit rien après. Après sont-ils revenus grossir les rangs de l’armée des êtres désunis ou se sont-ils unis ? Aurait-il enfin perdu toute retenue ?

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