mercredi 3 février 2021

La tía Maruja

 

Il faut voir deux appartements à l’identique que sépare une cage d’escalier. C’est en tout cas comme ça que Philippe les revoyait, sans aucune précision photographique sinon une photographie que les années auraient estompée. Flanqué chacun d’une lourde porte en bois à panneaux ouvragés qui avait sans doute retenu son attention parce qu’il avait souvent eu à les pousser ou à les tirer pour les ouvrir comme pour les refermer derrière lui ces portes comme il n’y en avait que dans les appartements d’un certain standing. Dans l’un vivait la famille de Luisa, tandis que dans l’autre était la tía Maruja. C’est comme cela que tout le monde l’appelait. C’était la tante de Luisa. La famille de Luisa était composée de son père Antonio, de sa mère Angelita, de son frère Juan et de ses deux sœurs María Carmen et Maché, ce qui faisait donc beaucoup de monde dans l’appartement à droite de la cage d’escalier quand dans l’appartement de gauche la tía Maruja vivait seule. Cette proximité géographique marquait aussi l’attachement d’un frère à une sœur et réciproquement, car la tía Maruja était la sœur d’Antonio, le père de Luisa. C’est à peu près tout ce que Philippe en savait et vu l’intérêt qu’il portait aux vieilles filles il resta longtemps sans en savoir davantage. Il n’y eut pas de véritables échanges entre eux, pas plus qu’un mot ou deux en espagnol et qui devaient correspondre exactement à notre bonjour ou à notre bonne nuit, car c’est chez elle que Philippe allait dormir quand il était reçu pour quelques jours dans la famille de Luisa, de sorte à rééquilibrer un peu la balance de la charge familiale. Il faut dire néanmoins qu’il y avait un va et vient continuel entre les deux appartements qui faisaient aussi office de vases communicants et il y avait un échange régulier de clés entre les différents membres de ladite petite famille. Philippe ne s’était jamais vu remis de clés, c’était donc Luisa qui lui donnait ses entrées dans l’un ou l’autre des deux appartements. La tía Maruja devait être un peu comme les yeux, les oreilles, de la famille de sa fiancée, mais pas la bouche qui la plupart du temps restait comme cousue. Et si elle avait fait office de duègne c’est avec la plus discrète et aimable perfection qu’elle avait rempli cette tâche plutôt ingrate. Non seulement Philippe ne trouvait rien à lui reprocher mais pensait que ce personnage digne d’un film muet, avait cependant essayé de lui faire comprendre quelque chose à sa manière à lui, c’est-à-dire silencieuse. Il y a, pensait Philippe, dans toutes les familles et pas que dans les familles, des êtres comme la tía Maruja qui occupent une place où ils peuvent tout voir, tout entendre, tout comprendre, mais ne peuvent rien dire. Et très souvent, comme Philippe avait pu le constater, ces êtres étaient des êtres auxquelles personne ne prêtait vraiment attention. Et il s’en voulait de n’avoir pas prêté davantage attention à la tía Maruja car ce qui était arrivé ne serait peut-être alors jamais arrivé. La tía Maruja était comme un présage de ce qui allait arrivé. De connaître le passé de la tía Maruja aurait permis à Philippe de savoir où il allait avec Luisa, de connaître leur avenir proche ou plus précisément leur absence d’avenir commun. Cependant, quand le passé de la tía Maruja lui fut connu il ne lui donna pas encore la valeur de présage et ce n’est que rétrospectivement des années plus tard qu’il pouvait le voir ainsi. C’est après, quand tout est fini, que l’on voit un présage là où il n’y a peut-être rien d’autre qu’une interprétation du passé et il n’y aurait pas plus de présages que de miracles. C’est pourquoi Philippe aura longtemps hésité avant d’en parler et ce n’est que ce caractère d’étrangeté qui doit faire mériter aux miracles comme aux présages qu’on parle d’eux comme de miracles ou de présages.

 

Luisa n’était pas plus grande que la tía Maruja et peut-être a-t-elle aujourd’hui l’âge qu’avait la tía Maruja et à peu près le même physique ingrat, mais il y avait bien longtemps que Philippe ne l’avait pas revue de sorte qu’il ne pourrait le dire avec certitude. Peut-être aussi que secrètement Luisa s’était jurée de ne pas connaître le même destin que la tía Maruja, quand Philippe ne pouvait s’empêcher d’y voir une certaine similitude, car son destin ne s’était pas encore tout à fait accompli et elle pourrait finir par se retrouver seule comme la tía Maruja, malgré qu’elle se soit remariée après leur divorce et avoir effacé toute trace d’un précédent mariage. Luisa ressemblait à son père autant qu’une fille peut ressembler à son père et autant que la tía Maruja pouvait ressembler à son frère qui était, faut-il le rappeler, le père de Luisa. Mais vu la différence d’âge entre la tía Maruja et Luisa cette ressemblance qu’il pouvait y avoir entre les deux n’avait pas frappé Philippe ; il s’agissait plutôt de ce que lui avait dit Luisa et dont il ne se rappelait que maintenant, c’est-à-dire trop tard. Cela l’avait pourtant troublé sur le coup, et, à vrai dire, il ne se souvenait pas de grand-chose hormis de ce trouble auquel il cherchait toujours une explication. C’était comme si son instinct avait voulu le prévenir de quelque chose qu’il ne voyait pas encore. Son cœur s’était mis à battre à toute vitesse comme ce jour à moto où il s’était jeté sur le bas-côté d’une route à sens unique avant d’apercevoir cette voiture qui lui fonçait dessus. Philippe avait toujours eu cette perception des choses mais quand ses sentiments s’y opposaient il ne voulait simplement pas en tenir compte. A de nombreux moments il avait été prévenu de cette manière du désastre futur de leur relation mais jamais aucun (fallait-il parler de présage ?) ne l’avait autant prévenu que les silences de la tía Maruja, et surtout par ce qu’il en appris ce jour-là. Luisa, quelques mois après leur séparation, était revenu vers lui en disant qu’elle voulait un enfant et aussi, de façon tout aussi incompréhensible, lui avait fait part de ses mésaventures et déconvenues amoureuses. C’était pure folie que cet être rationnel qui avait su mener à bout des études de médecine et qui par ce qui ne pouvait être qu’un froid calcul, son mariage avec un Français, avait obtenu d’exercer en France, puisse ainsi s’adresser à lui Philippe, ce Français dont elle venait de divorcer. Cela ne trouvait d’autre explication que d’avoir été motivé par une peur effroyable inhibant en elle Luisa toute réflexion, or cette peur effroyable, il en était sûr maintenant, était de finir comme la tía Maruja, vieille fille, ce qui serait comme une malédiction tombée sur cette famille dont elle était comme le joyaux.

 

Peut-être était-il temps de raconter ce qui était arrivé à la tía Maruja et Philippe pouvait regretter de n’avoir pas cherché a en savoir plus parce qu’il n’était pas du genre à broder, à en faire tout un roman. Entre autres, les circonvolutions des romans propres à perdre le lecteur n’étaient pas du goût de Philippe qui préférait aller droit au but. Il n’était pas non plus friand de longues descriptions de lieux où pouvaient se dérouler les événements que l’on racontait. Tout cela lui était toujours apparu comme surfait, par trop artificiel. Qu’on lui dise alors qui accrocherait à un paysage ce qui lui était arrivé ou parlerait de ce paysage quand on lui demanderait ce qui lui était arrivé ? Luisa n’était pas Granada qui était la ville où se trouvait l’immeuble qui comptait ces deux appartements sur le même palier, pas plus que Luisa n’était la Sierra Nevada qui s’élevait au-dessus de tous les immeubles de Granada. Jamais Philippe n’avait vu se profiler les montagnes derrière son aimable visage à chaque fois qu’il l’avait rappelé à ses souvenirs où vu une quelconque rue de Granada qui lui ressemblerait. Bien sûr, il y avait cette grande avenue qui passait juste derrière chez elle et qui traversait tout Granada. Avant qu’il n’y ait le périphérique à Granada on ne pouvait que passer par cette grande avenue et Philippe en passant par cette grande avenue ne pouvait que penser à Luisa, même des années après que tout fut fini entre eux. Luisa n’était pas davantage l’appartement de ses parents, d’Antonio et d’Angelita. Philippe l’aurait mieux vu à Luisa dans celui de la tía Maruja. D’ailleurs c’était dans celui-là qu’elle aimait se réfugier à chaque fois qu’elle le pouvait : que ce soit pour étudier la médecine comme pour regarder la télé. Dans l’appartement de la tía Maruja il n’y avait cependant pas cette belle vitrine dont Philippe ne pouvait que se souvenir car il s’y trouvait toutes les coupes et les médailles du père de Luisa champion d’Espagne de tir au pistolet. L’appartement de la tía Maruja était celui d’une vieille fille qui n’avait rien qu’on ne puisse aimer. Sa chambre devait être caché au fond d’un couloir que Philippe n’avait jamais emprunté, tandis qu’accolé au salon télé il y avait une pièce de dimensions moyennes où se trouvaient deux petits lits. C’est un de ces petits lits que le soir Philippe était invité à rejoindre. Il se pouvait que la tía Maruja qui se couchait tard soit engoncée dans son fauteuil regardant à peine la télé ou une revue, un journal,  et le voyant par dessus ses lunettes qui lui tombaient du nez, le reçoive d’un regard  toujours gentil et fatigué. A y bien penser dans ce regard l’on aurait certainement pu lire comme une grande lassitude, à moins que ce ne soit une peine immense, mais comme il y avait en même temps une certaine dureté, dureté que la vie lui aurait donnée, ce regard lui semblait à chaque fois faire office d’une réponse à la fois tendre et sèche. Il y avait quelque chose qui ne voulait pas se livrer. Il y avait une fermeté qui tremblait par en dessous mais dont les tremblements étaient imperceptibles, comme dominés par cette fermeté de surface. Elle l’accueillait comme on aurait accueilli la tristesse au moment même où il se croyait heureux. Il ne fallait y voir aucune malveillance. Philippe trouvait au contraire beaucoup de bienveillance en la tía Maruja, mais une bienveillance qui penchait du côté du malheur plutôt que du côté du bonheur. On aurait dit qu’elle accueillait le malheur avec bienveillance et humanité, tandis que pour le bonheur elle n’aurait eut que sècheresse et dureté. C’était-elle refusée au bonheur ? N’en pouvant plus Philippe demanda un jour à Luisa comment se faisait-il que la tía Maruja soit restée vieille fille. Et Luisa lui aurait répondu, il ne s’en souvenait en fait plus trop bien, qu’un étranger aurait été très amoureux de la tía Maruja, que très longtemps cet homme, cet étranger, lui aurait depuis son pays adressé des lettres d’amour et écrit des poèmes. Mais pourquoi ne s’étaient-ils pas mariés ? Et s’ils s’étaient mariés comment s’était-elle retrouvée seule ? Luisa n’avait pas répondu. Un secret de famille. Sans doute. Mais que dira Luisa, songeait maintenant Philippe, le jour où elle se retrouvera comme la tía Maruja, sur cet homme qui lui envoyait à elle des lettres d’amour et lui écrivait des poèmes et avec qui, à l’entendre, elle ne se serait pas mariée, quand elle aurait divorcé jusque devant l’église pour en effacer toute trace. Rien. Luisa ne dira toujours rien. Les secrets de famille ont longue vie. Se perpétuent de génération en génération. Et les vieilles filles ont été des filles avant que d’être vieilles. Et elles ont été aimées avant que de ne plus l’être. Mais il y a des amours que l’on cache. Mais il y a des amours qui se cachent dans le cœur des vieilles filles.

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