jeudi 21 janvier 2021

Un amoureux de la langue française

 

Il était à peine un jeune homme et j'étais encore un gosse quand j'entrais dans la maison d'Alfonso qui trouvait en moi l'occasion de pratiquer le français qu'il avait choisi comme langue étrangère. Ce fut le début d'une longue et belle amitié. Mais il fallut attendre jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire jusqu’au 21 janvier de l’an 2021, c'est-à-dire bien des années après que nous nous soyons connus et alors que notre vie touche à sa fin, pour que mon ami Alfonso se décide à m'écrire dans ma langue afin que je corrige son français. Une amitié qu’il veut donc voir finir comme elle a commencée ou plutôt ne jamais finir car ce n'est pas une ligne droite mais une boucle qu’il veut boucler où le point de départ se confondra avec le point d'arrivée. Il a toujours eu de bonnes idées mon ami Alfonso. ‌Parmi ses bonnes idées il faut compter les expéditions annuelles qui duraient plus d’une semaine. Alfonso faisait venir ses amis de toute l’Espagne et j’étais le petit Français. Nous étions tous lâchés dans la nature et il n’y avait qu’un seul guide Alfonso qui nous faisait parfois coucher à la belle étoile en nous racontant comme à de petits enfants que l’on veut faire dormir que sa femme lui avait appris à reconnaître les étoiles qu’il nous montrait dans le ciel par les nuits calmes et fraîches d’été et c’était la Grande Ourse, et c’était la petite Ourse, enfin, je ne sais plus, car tous épuisés d’une journée passée à pédaler ont s’endormaient et toutes les étoiles s’éteignaient en même temps avant qu’on aient appris à les reconnaître, ce serait un soleil tout rond bien que ne dardant pas encore sur nous ses cruels rayons qui à l’aube blafarde nous surprendrait tout trempés de rosée et qu’à moitié réveillés . On n’avait que très peu dormis et pas dans nos lits restés à Madrid, Granada, Malaga... Paris, ce qui n’empêche que l’ont trouvaient tous autant d’ardeur à pédaler dans des coins reculés où l’ont imaginaient que personne sauf nous n’étaient jamais passés ce qui était à moitié vrai tant ces endroits étaient sauvages et éloignés de toutes zones d’habitations, voire même des routes que nous avions quittés au risque de nous perdre. C’est ce qu’il aimait Alfonso, et comme il n’avait pas trouvé de femme pour l’accompagner, pas même la sienne, qui devait préférer le ciel à la terre, c’est à nous ses amis à qui il pensait chaque année. Ce n’était jamais chaque année les mêmes. Il y en a qui d’une année à l’autre déclaraient forfait. Et au fur et à mesure du passage du temps on pouvait compter des vétérans comme aussi se rappeler ceux qui nous avaient définitivement quitté. Puis un jour ou une année, je ne sais plus quel jour ni quelle année, Alfonso troqua le vélo tout terrain pour la moto tout terrain, et pouvant aller plus loin alla plus loin. Les Atlas, qu’il nous montrait des hauteurs de la Sierra Nevada ou des Alpujarras, c’est là qu’il irait et de nouveaux compagnons de route qu’il lui fallu trouver. Il écrivit un livre de ses voyages en moto de l’autre côté de la Méditerranée qui était aussi un véritable album photos où l’on pouvait le voir à lui Alfonso en moto dans des zones plus montagneuses ou plus arides que celles du sud de l’Espagne en compagnie de gens au teint plus mat, à la peau plus burinée, et à la chevelure plus fournie et plus bouclée que la nôtre qui d’ailleurs avait tendance à se dégarnir. Sans doute leur parlait-il en français, avec ce français qu’enfant je l’avais aidé a apprendre, et sans doute aussi que cette langue bien de chez nous quoique parlée dans le monde entier l’empêchait de m’oublier complètement. Ici, en France, à l’Institut Cervantes, véritable ambassade culturelle de l’Espagne ou son meilleur représentant de par sa magnifique bibliothèque, je déposais un exemplaire du livre de mon ami d’enfance qu’ils s’empressèrent de mettre aux archives pour ne pas dire aux oubliettes. Si Alfonso était un véritable aventurier il ne comptait pas au nombre des véritables aventuriers. Et je m’en voulu d’être pour lui un bien piètre ambassadeur. C’est que je n’étais pas plus connu comme ambassadeur que lui comme aventurier. J’avais pourtant œuvrer pour ma langue auprès de lui comme il avait œuvrer auprès de moi pour me faire découvrir les paysages les plus sauvages et méconnus d’Andalousie. Et voilà que nous étions passés ensemble à l’ère d’Internet et qu'il m’enverrait des mails en français qu’avec le même empressement de toujours pour mon ami de toujours je corrigerais et lui retournerais. Il a toujours eu de bonnes idées mon ami Alfonso. Il faut que je fasse attention maintenant à mon orthographe et à ma grammaire française, c’est qu’il s’aventure sur mes terres et que je ne suis pas sûr de les avoir explorées si à fond que lui les siennes, de les connaître si parfaitement, quoiqu’il nous y perdait aussi parfois tout en se perdant avec nous sans qu’on n’est pourtant jamais l’impression d’être perdu avec lui. C’est qu’on n’est jamais vraiment perdu quand on est avec un ami comme Alfonso, ce grand amoureux de la langue française.

 

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