Cesare Pavese : « La ville m’a appris des terreurs infinies / une foule, une rue, m’ont donné le frisson / parfois une pensée, épiée sur un visage / J’ai encore dans les yeux la lumière railleuse / des milliers de réverbères sur la cohue des pas. »
Mon ami voulait, parce que c’était la deuxième fois qu’il m’amenait aux Puces de Saint Ouen qui n’étaient pas loin d’où il habitait, que cela m’inspira un peu, mais hier sur mon blog j’écrivis quelque chose qui me tenait plus à cœur ; et c’est aussi que je ne suis pas très observateur, que les êtres vivants attirent plus mon regard que les objets, fussent ils dignes d’être regardés, et qu’il y avait avec nous ce qui peut le plus réjouir le cœur et l’œil d’un homme : une femme. Traversant donc les Puces de Saint Ouen il me semblait alors traverser un décors de cinéma ou de théâtre et qu’au milieu d’une foule de figurants nous étions les principaux acteurs d’une comédie dont nous ignorerions pratiquement tout tant elle nous collait à la peau, mais croyez en mes paroles nous jouions à merveille notre rôle, surtout mon ami qui ne cessera de m’étonner par l’excellence de sa prestation ; quant à Caroline c’est non sans une certaine grâce et beauté, toutes deux empreintes d’une non moindre gravité, qu’elle s’acquittait du rôle qui revient à une femme si bien encadrée quand il y a un homme sur sa gauche et un autre sur sa droite, qu’on appelle je ne sais pourquoi le triangle amoureux, sinon que par mon placement j’essayais parfois de le dessiner mais la foule m’en empêchait comme tout ce bric-à-brac qui encombrait la chaussée, car je n’avais pour lui comme je l’ai déjà dit qu’une attention distraite. Comprenez que mon attention était ailleurs et que tout le reste n’était que distraction de l’œil. Que l’œuvre d’art peut faire pâle figure dès qu’un être de chair s’interpose entre elle et nous. Sans doute y en avaient ils de conséquentes et elles l’étaient en effet de par le prix. Mais qui était prêt à le payer ? Quatre vingt mille euros si ma mémoire est bonne le Buffet parce qu’il était unique et quarante mille euros le Miro parce qu’il y en avait vingt exemplaires. Pour quelques uns qui seraient venus pour les voir combien passaient sans les voir ? Et nous passions aussi entre les antiquités et le mobilier rétro avec une attention non feinte mais non intéressée, car nous n’étions pas venus pour acheter sinon pour visiter les Puces, et visiter serait voir sans acheter qui est bien ce que nous faisions. Il n’est pas sûr non plus que toutes nos pensées se soient rassemblées en ces lieux. Il y a peu de lieux à mon avis qui peuvent s’en vanter. Les Puces n’étaient cependant pas dénués de charme mais c’est plus que la nature des lieux sa faune qui attirait mon regard par son caractère bigarré. Beaucoup de visages marqués qu’égayait un sourire ou une fièvre et dont on pouvait sans doute dénoncer la fausseté mais dont j’admirais et enviais la force et le courage qui était tout ce qui m’avait toujours manqué pour vivre de ma peine et faire contre mauvaise fortune bon cœur ; il y en avait aussi de plus blancs, de plus blafards, de plus gras, c’étaient sans doute de riches marchands d’art qui allaient ensuite rejoindre de riches villas, mais tandis que leur présence aurait pu détonner avec les lieux elle y apportait une touche singulière, quelque chose de fier et désuet qui pourrait faire penser à une ancienne noblesse déchue qui se déferrait de son mobilier et autres biens de famille. Des lustres pendaient des plafonds de petites maisons ouvertes sur la rue comme on peut en voir dans le quartier des prostituées d’Amsterdam et qui sans y être allé me les rappelaient qui sait si pour cette étalage tape à l’œil de luminaires auquel se refuseraient par décence nos actuels salons plus sobrement et intimement éclairés. On pouvait connaître le nom des rues ou des allées mais les Puces c’était comme une fausse ville dans la vraie, pour certain un monde enchanté, pour d’autre une cour des miracles, toute blancheur ou toute noirceur, selon les goûts et selon l’humeur, selon aussi où l’on se trouvait, mais partout, des plus modestes aux plus riches, et comme par couches successives, les biens de la sociétés semblaient s’être déposés puis sédimentarisés, naturalisés, et on pouvait ainsi distinguer les beaux quartiers des plus populaires. C’est aussi dans un autre temps qu’on pouvait se sentir transplanté, un temps où la richesse la plus insolente côtoyait la misère la plus crasse ; non ce temps n’était pas définitivement passé : on pouvait le retrouver aux Puces de Saint Ouen. Caroline elle-même y était comme un objet trop convoité, bientôt hors de portée, c’était à peine avant-hier mais que les Puces de Saint Ouen me semblaient déjà loin.
A Louis Mozzini
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