mardi 10 juin 2025

L'impensé


Fort de ma lecture de Henry Bergson sur La Pensée et le Mouvant qu'ainsi il opposait, à mon tour je voulus porter mes fraîches connaissances sur un terrain que j'affectionnais et où j'aurais plaisir à les expérimenter.

Le mouvant c'est le temps et notre pensée aurait plutôt tendance à en avoir une idée arrêtée, à le segmenter en positions comme sur une ligne avec son point de départ et son point d'arrivé et de multiples points intermédiaires qui sont autant de positions figées ou d'arrêts.

On ne pourrait donc concevoir ou saisir le mobile qu'à partir de l'immobile, le mouvement (ou le mouvant) qu'à partir de ses différents arrêts. Cela n'était pas alors sans me renvoyer à ce que l'on appelle aux échecs le jeu positionnel qu'on oppose au jeu dynamique.

Mais l'étude du jeu d'échecs ne serait encore que trop peu dynamique pour être statique et analytique et académique, partant souvent de positions; comme une segmentation du déroulement de la partie en l'étude séparée des ouvertures, puis du milieu de jeu, puis enfin des finales.

De ceux qui ont très peu appris mais qu'on dit qu'ils apprennent très vite puisque très vite ils deviennent très forts aux échecs, et ce sont les enfants, je me demande alors si ce n'est pas au contraire de n'avoir pas été trop tôt arrêté par des connaissances répondant à un mode de pensée qui n'est pas celui du mouvant.

Tandis que leur esprit lui, oui, est mouvant, rapide et fluide, non lesté, non entravé, non empêtré de connaissances figées. Il faut les voir ces enfants débiter une variante de coups qui est comme une mouvante. 

Mouvante comme une déferlante, défaisant invariablement toute position qui avec elle reprend vie, est entraînée dans le mouvement qui est essentiellement changements, perturbations, déséquilibres et rééquilibrages in extrémis, vie qui est vie instable, mouvante, temporelle, mortelle.

C'est qu'ils aiment mater, faire échecs et mat, les enfants, que la vie les y conduit comme la vie conduit inéluctablement à la mort, et que c'est le sens du mouvant qui est le temps.

Ce ne serait donc pas qu'ils ont appris vite mais qu'ils n'ont pas a désapprendre, leur pensée file, ils n'ont plus qu'à la suivre, elle les conduira comme la vie à l'échec et mat. Ils aiment les parties qu'ils voient défiler sur Internet, moins l'image figée d'une position, analysée, commentée, dans les livres.

Les enfants aiment la tactique, les vieux la stratégie. La tactique varie, s'adapte aux changements continuels quand elle ne les provoque pas, tandis que la stratégie ignore qu'elle part de ce qui ne changerait pas sans quoi elle n'aboutirait pas à ce qu'elle croit pouvoir aboutir, puisque déjà elle s'y projette. 

Au déterminisme de la stratégie s'opposerait la vitalité de la tactique. Le vivant, le mouvant, le temps, l'évolution créatrice et parce que sans cesse créatrice jamais prévisible, seul l'est la mort au bout du temps qui nous est imparti, mais comme impensé, au bout du mouvant l'impensé.

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