dimanche 15 septembre 2024

Un père et une mère derrière


Très vite on crie au génie et moi je dis il y a un père et une mère derrière. C'était hier cet enfant qui le premier trouvait les solutions aux études d'échecs au cours de Melchior. De Capablanca, un ancien champion du monde d'échecs, on raconte qu'il apprit les échecs en regardant son père jouer et cela ne m'étonne pas davantage. Je veux bien crier au génie mais alors plutôt que de me référer à la force de l'intelligence je parlerais de la force du sentiment qui n'est pas trop ce que l'on évoque en matière de génie comme en matière d'échecs. Et ce n'est pas la jalousie qui me fait dire cela, pas plus qu'une mémoire et une intelligence défaillante, toutes deux fruit de l'âge mûr, mais plutôt un souvenir lointain que j'avais presque oublié et qui à l'occasion me revient. 

Il me revient qu'à mon plus jeune âge, et je devais à peine avoir huit ans tout au plus, que je faisais réciter à mon père le nom des pays du monde avec leurs capitales respectives. Comme je devais aimer mon père! Et ma mère aussi. Cela me surprend d'autant que notre relation devint très vite mauvaise au point que je n'eus plus de lui souvenir que des coups reçus et d'une mère absente. Mais il y avait pourtant eu avant Trinidad et Bamako et le Lichtenstein, de tout petits pays il est vrai, et Kuala Lumpur la capitale de la Malaisie, qui sont autant de noms qui me reviennent et je les connaissais tous, et avant que mon père les retienne je les retenais, tous ces pays et toutes ces capitales, simplement parce que je les lui lisais sur un Atlas pour lui en faire mémoire. Il est à n'en pas douter un âge où pour l'amour de son père et pour l'amour de sa mère on serait devenu un génie, mais je devais devenir un cancre et balbutier à chaque fois qu'on m'interrogerais pour dire des bêtises plus grosses les unes que les autres comme on pouvait me le reprocher. 

Maintenant que l'on change de matière si l'on n'accorde aucun crédit à cette idée de la force de l'amour, du sentiment, plutôt que de s'en référer toujours et essentiellement aux capacités intellectuelles qui en semblent dépourvues, elles, de sentiments, ou comme si le sentiment n'avait rien à voir avec l'intelligence, et je parlerais alors de poésie car on accepte mieux qu'un beau poème puisse être inspiré par un grand amour et ce n'est plus Capablanca qu'il faut citer mais Neruda, tous deux latino américain, parce qu'il ne faudrait pas non plus faire de la question du quotient intellectuel qu'une question européenne. 

Si j'en viens aussi à parler du quotient intellectuel c'est parce qu'il me vient aussi à l'esprit que mon petit frère fut le seul a avoir un quotient intellectuel suffisant pour qu'on en parle, comme il fut aussi le seul a être aimé suffisamment pour qu'on parle en ce qui le concerne d'amour. On peut discuter en famille de la vérité de ces propos mais pas du résultat de la réussite ou de l'échec qui s'inscrira dans l'esprit de tous et c'est qu'il n'y eut qu'un seul surdoué sur les trois frères que nous étions. L'Etat ou l'Ecole d'abord et la société ensuite ne fit que ratifier, c'est-à-dire que confirmer ou approuver dans la forme requise ce qui a été fait ou promis par les parents (qui n'avaient vu quand ce seul enfant une promesse d'avenir et cette seule promesse d'avenir fut leur seule promesse d'amour, celle à laquelle ils se tinrent toute leur vie durant). 

Oui, c'était mon petit frère qui trouvait hier les solutions au cours d'échecs de Melchior. Je n'avais déjà plus huit ans et lui seulement quelques mois quand c'était moi qui devait le garder dans son parc d'enfant tandis que mes parents s'absentaient, c'est comme ça que je commençais à l'aimer et qu'il reçut aussi mon amour en héritage, mais de qui me direz-vous a t-il hérité son intelligence et sa mémoire, et son quotient intellectuel que dans la famille personne n'a jamais atteint? Si vous ne faites pas alors cette relation entre sentiment et intelligence je vous mets bien au défi de comprendre les génies si l'on veut parler de génie, mais moi je vous dit qu'il y a pas plus de génie que ça, qu'un père et une mère derrière.

CITATION

Dans Mythologies, à La littérature selon Minou Drouet, Roland Barthes aborde à la fois le thème du génie, de l'enfance et de la poésie. 

"L'enfance et la maturité sont des âges différents… le miracle de Minou Drouet, c'est de produire une poésie adulte, quoique enfant, c'est d'avoir fait descendre dans l'essence enfantine l'essence poétique. L'étonnement ne vient pas ici d'une destruction véritable des essences, mais simplement de leur mélange hâtif. C'est ce dont rend bien compte la notion toute bourgeoise d'enfant prodige (Mozart, Rimbaud); objet admirable dans la mesure où il accomplit la fonction idéale de toute activité capitaliste: gagner du temps, réduire la durée humaine à un problème numératif d'instants précieux [ …] Mais que la société ne se lamente pas hypocritement: c'est elle qui dévore Minou Drouet, c'est d'elle et d'elle seule que l'enfant est la victime. Victime propitiatoire sacrifiée pour que le monde soit clair, pour que la poésie, le génie et l'enfance, en un mot le désordre, soient apprivoisés à bon compte, et que la vraie révolte, lorsqu'elle paraît, trouve déjà la place prise dans les journaux, Minou Drouet est l'enfant martyr de l'adulte en mal de luxe poétique, c'est la séquestrée ou la kidnappée d'un ordre conformiste qui réduit la liberté au prodige."

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