Pourquoi s'était-il arrêté à cette phrase: "quand il sortirait de cette vie", sans doute voulait-il y donner suite: quand il sortirait de cette vie se sera avec une expérience humaine. Et c'était tout, ce serait tout. Non, il chercherait à en dire un peu plus long, en parlerait comme d'une expérience humaine triste et pauvre.
Pauvre en humains car il ne les aurait pas beaucoup fréquenté les humains, pas suffisamment cependant, pensait-il, pour pouvoir avoir sur eux un jugement sûr comme ce Pollock Nageoire de l'Echange de Paul Claudel; il n'avait pas eu besoin de vérifier le nom de ce personnage ni du roman qu'il avait lu il y avait bien plus de vingt ans parce qu'il était au programme de la licence, l'UE de français qui lui avait mérité une bonne note et l'attention du professeur de Lettres de la faculté, chose assez rare pour qu'il l'eut noter; mais c'était surtout qu'il s'était dit plus que jamais qu'il n'était pas fait pour les affaires car Pollock Nageoire savait aussi bien estimer les choses que les gens tandis que lui semblait ignorer de chacun la véritable nature et s'il y en avait une qui leur fut personnelle. C'est surtout le caractère variable et trompeur de la nature humaine qu'il retiendrait, de sorte qu'il avait du mal à se former un jugement qui fut définitif et catégorique ou de les ranger en ennemis ou en amis qui étaient les deux camps qu'il leur avait vu former sans lui se décider, c'est en partie ce qui lui faisait dire qu'il n'était pas un homme rangé.
Triste parce que sa relation avec les humains souffrait d'un manque d'investissement affectif qu'il ressentait douloureusement. Il voyait bien que le cœur n'y était pas. Souvent leur effort était louable mais le cœur n'y était pas. Sa demande était excessive dans le sens que la demande excédait l'offre. Pourquoi avait-il toujours été comme cela? Il aurait tellement été plus facile pour lui de vivre avec une exigence moindre. C'était demander l'impossible et rendre par conséquent le possible invivable. Il était proprement invivable ou le deviendrait bien vite pour ses semblables peu habitués qu'ils seraient à placer la relation sur le même plan et à la même hauteur que lui. Ils voyaient qu'ils n'y étaient pas, qu'ils n'y étaient jamais et n'y seraient jamais aussi que dans la durée, c'était proprement épuisant que de le suivre, quasi inhumain, il fallait qu'il en prenne conscience et ramène sa prétention à la baisse; mais voilà il ne pouvait se satisfaire de si peu, de ce qui pour lui était si peu et qui sait si beaucoup trop pour les autres.
Enfin, quand il sortirait de cette vie ce ne serait pas sans l'ignorer et en cela il pourrait dire qu'il avait progressé en matière d'expérience humaine bien qu'il ne put pour autant changer les autres comme changer lui-même. Se résigner? Se résigner non plus. Vivre ne pouvait être se résigner mais espérer: "tu peux toujours attendre" qu'il se disait à lui-même et riait on ne sait si de lui-même ou des autres.
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