Me saisit très fortement cette idée qui n’était au
début qu’une impression, que de l’ordre du ressenti, pour devenir une
certitude, que nous sommes au moyen âge d’une ère nouvelle. Je la tiens, comme
si j’avais échappé à mon temps et me retrouvais dans un autre, de cet état de barbarie où nous vivons et appelons civilisation ;
c’est parce que nous ne connaissons pas plus doux climat que le nôtre que nous
l’appelons doux et plus civilisation que la nôtre que nous l’appelons
civilisation, renvoyant toutes les autres dans le passé et la barbarie. Il en
est ainsi, non pas aux yeux des spécialistes, mais de l’idée que nous nous
faisons du moyen âge comme d’un temps moins doux ou plus barbare, c’est-à-dire
aux yeux de l’homme d’aujourd’hui qui y voit les guerres, les famines, la
justice et la médecine que l’on y pratiquait, comme si il n’y avait plus de guerre,
que cela faisait moins mal de sauter sur une mine que d’être éventré par une
épée, comme si notre médecine aussi avait banni la souffrance, comme si il y
avait moins d’injustices et que notre justice elle-même n’en produisait plus,
et tout cela se rattache bien sûr à l’idée de progrès : nous avancerions
dans la civilisation nous éloignant de plus en plus de l’état de barbarie.
Mais, si le progrès technique on ne peut pas le nier, de progrès humain je n’en
vois pas, et par conséquent je mets ma main à couper que l’homme du moyen âge
aussi rempli de lui-même et du progrès technique de son époque devait également se dire qu’il avait de la chance de vivre en son temps. Et c’est pourquoi il me
semble que je vois de plus en plus le mien depuis un supposé futur où la
souffrance serait bannie et les croyances d’aujourd’hui balayées. Nos luttes
politiques, quand on se bat la droite contre la gauche, aussi stupides et
incompréhensibles que quand on se battait catholiques contre protestants.
Je me souviens encore de cette dame qui me plaignait
parce que ma femme était malade et de la situation que je devais endurer et je
l’endurais en effet aussi bien que l’on vit sa vie, qu’un homme du moyen âge et
qu’un homme d’aujourd’hui vit sa vie : du dedans pas du dehors :
rempli de lui-même et de l’idée qu’il se fait de lui-même et de sa vie et de
son temps, or il n’est pas erroné de penser que c’est celle qu’on lui donne et
pour pas plus mauvaise aujourd’hui qu’hier. J’avais l’impression d’être un
petit africain sur lequel une dame blanche portait un regard compatissant, et
donc ne me renvoyait pas de ma vie une image que j’étais prêt à recevoir, et
c’est pourquoi je lui lançais que c’est comme nous qui voyons les africains
malheureux oubliant que chez eux ils rient, ils dansent, ils font l’amour et
des enfants malgré les guerres, les maladies, la faim ; quand nos visages
sont empreint d’un grand sérieux, que nous ne savons plus ni rire ni danser,
que nous ne faisons presque plus l’amour et encore moins d’enfants. La bonne
dame tourna les talons avant que je n’aie eu le temps de lui dire qu’avec ma
femme malade au début cela avait été dur mais que maintenant c’était ma vie,
que j’étais entré dedans et ne m’y sentais pas plus malheureux qu’elle pouvait
l’être elle dans la sienne. Cela me renvoie à Boulacra. Je ne sais si son nom
s’orthographie ainsi et qu’il me le pardonne, mais qu’il avait aussi porté sur
moi un regard compatissant me demandant si cela allait bien à la maison, et
moi, qui n’avait jamais eu d’autre maison que la mienne, ni d’autres parents
que les miens, je lui répondis que oui, que tout allait bien et que ce n’était
pas son affaire. Il était mon professeur et un homme bienveillant ouvert à la
souffrance des autres. Eh bien, c’est avec les yeux de cette bonne dame et avec
les yeux de ce bon professeur Boulacra que je vois mon temps auquel, en pensée
du moins, je n’appartiens plus, comme un temps barbare, comme le moyen âge de
je ne sais quelle ère nouvelle.
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