jeudi 5 décembre 2019

Bonne manif !

Voudrait-il m’y compromettre par ce mail où est écrit bonne manif — l’ami qui sait que je n’y irais pas plus que lui — que je ne vais pas pour autant répondre à la provocation, opposer de démenti. Il disait encore qu’il la verrait passer de sa fenêtre comme quelqu’un qui est aux premières loges d’un théâtre. Mais pas plus que je n’y participerai je n’y assisterai comme à un spectacle. Ni acteur ni spectateur. Mais ce qui s’y joue ne m’est cependant pas indifférent. Et par ailleurs j’invite qui veut la voir de ma fenêtre. On va se battre pour les retraites. Je n’ignore pas non plus l’histoire sociale, ceux qui se sont battus jusque là, celle des revendications, celle  des acquis sociaux, mais qui ne sont jamais définitivement acquis et qu’il faudrait défendre aujourd’hui. Seulement je ne me place pas de ce point de vue là, ce n’est pas cela que l’on peut voir de ma fenêtre. Je vois des hommes. Je pars de l’humain. Il faut remettre l’humain au centre de la société. C’est lui qui fait la société, pas la société qui le fait. Il ne doit pas davantage se laisser faire par l’histoire sociale que par la société.

Parmi ces hommes je vois mon père mort à 53 ans, un homme prévoyant qui a tout fait pour avoir une bonne retraite. Peut-il rien y avoir de plus stupide que l’impression qu’éprouvent certains — je veux parler de ceux qui se vantent d’être prévoyants ?... Ils font des provisions à long terme ; or la meilleur façon de laisser sa vie se perdre, c’est de la remettre à plus tard … écrivait Sénèque dans De la brièveté de la vie. Mais, pourra t-on me rétorquer, ce que veulent les gens c’est de l’argent, pas du temps. On ne voit que l’argent partir pas sa vie. On pourra toujours partir avant à la retraite mais on aura moins d’argent. Vu l’exemple de mon père je n’ai pas attendu l’âge de la retraite et l'argent de la retraite. Mais je ne suis qu’un homme parmi les hommes et je vais en citer un autre que moi qui lui ne voulait pas partir à la retraite. Il avait l’âge de mon père, et grâce aux régimes spéciaux, il était agent RATP, il pouvait partir à la retraite. Il dû en effet prendre sa retraite mais tous les jours il revenait à la charge, c’est-à-dire revoir ses anciens collègues qui l’enviaient et ne le comprenaient pas.

Comment l’auraient-ils compris ? Comment tous les gens qui manifestent aujourd’hui l’auraient-ils compris ? Eux qui ne veulent pas partir plus tard à la retraite et encore moins avoir une petite retraite s’ils partent plus tôt. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : non pas de temps à vivre mais d’argent pour vivre. Et il est bien connu qu’on n’a jamais assez d’argent pour vivre. Et comme il arrive un moment où l’on s’arrête d’en gagner on ne voudrait pas pour autant arrêter d’en avoir de l’argent. Or il est bien connu aussi qu’on ne peut pas tout avoir : du temps et de l’argent. Le temps c’est de l’argent qu’on dit encore. Oui ! Mais de l’argent qui vous prend du temps à le gagner. L’homme d’aujourd’hui doit choisir aujourd’hui s’il continue à privilégier l’argent sur le temps, c’est-à-dire sur sa vie, continuer à la dépenser, à la perdre pour le gagner cet argent, ou bien s’il accepte de gagner un peu moins d’argent mais d’avoir un peu plus de temps à lui. Voilà ce que je vois vu de ma fenêtre. Bonne manif !

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