Voudrait-il m’y compromettre par ce mail où est écrit bonne
manif — l’ami qui sait que je n’y
irais pas plus que lui — que je ne vais pas pour autant répondre à la provocation, opposer de démenti. Il
disait encore qu’il la verrait passer de sa fenêtre comme quelqu’un qui est aux
premières loges d’un théâtre. Mais pas plus que je n’y participerai je n’y
assisterai comme à un spectacle. Ni acteur ni spectateur. Mais ce qui s’y joue ne m’est cependant pas indifférent. Et par ailleurs j’invite qui
veut la voir de ma fenêtre. On va se battre pour les retraites. Je
n’ignore pas non plus l’histoire sociale, ceux qui se sont battus jusque là,
celle des revendications, celle des
acquis sociaux, mais qui ne sont jamais définitivement acquis et qu’il faudrait
défendre aujourd’hui. Seulement je ne me place pas de ce point de vue là, ce
n’est pas cela que l’on peut voir de ma fenêtre. Je vois des hommes. Je pars de
l’humain. Il faut remettre l’humain au centre de la société. C’est lui qui fait
la société, pas la société qui le fait. Il ne doit pas davantage se laisser faire par l’histoire sociale
que par la société.
Parmi ces hommes je vois mon père mort à 53 ans, un
homme prévoyant qui a tout fait pour avoir une bonne retraite. Peut-il rien
y avoir de plus stupide que l’impression qu’éprouvent certains — je veux parler
de ceux qui se vantent d’être prévoyants ?... Ils font des provisions à
long terme ; or la meilleur façon de laisser sa vie se perdre, c’est de la
remettre à plus tard … écrivait Sénèque dans De la brièveté de la vie.
Mais, pourra t-on me rétorquer, ce que veulent les gens c’est de l’argent, pas
du temps. On ne voit que l’argent partir pas sa vie. On pourra toujours partir
avant à la retraite mais on aura moins d’argent. Vu l’exemple de mon père je
n’ai pas attendu l’âge de la retraite et l'argent de la retraite. Mais je ne suis qu’un homme parmi les
hommes et je vais en citer un autre que moi qui lui ne voulait pas partir à la
retraite. Il avait l’âge de mon père, et grâce aux régimes spéciaux, il était
agent RATP, il pouvait partir à la retraite. Il dû en effet prendre sa retraite mais tous les jours il revenait à la charge, c’est-à-dire revoir ses anciens
collègues qui l’enviaient et ne le comprenaient pas.
Comment l’auraient-ils compris ? Comment tous les
gens qui manifestent aujourd’hui l’auraient-ils compris ? Eux qui ne
veulent pas partir plus tard à la retraite et encore moins avoir une petite
retraite s’ils partent plus tôt. Parce que c’est bien de cela qu’il
s’agit : non pas de temps à vivre mais d’argent pour vivre. Et il est bien
connu qu’on n’a jamais assez d’argent pour vivre. Et comme il arrive un moment
où l’on s’arrête d’en gagner on ne voudrait pas pour autant arrêter d’en avoir
de l’argent. Or il est bien connu aussi qu’on ne peut pas tout avoir : du
temps et de l’argent. Le temps c’est de l’argent qu’on dit encore. Oui ! Mais
de l’argent qui vous prend du temps à le gagner. L’homme d’aujourd’hui doit
choisir aujourd’hui s’il continue à privilégier l’argent sur le temps,
c’est-à-dire sur sa vie, continuer à la dépenser, à la perdre pour le gagner
cet argent, ou bien s’il accepte de gagner un peu moins d’argent mais d’avoir
un peu plus de temps à lui. Voilà ce que je vois vu de ma fenêtre. Bonne
manif !
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