lundi 19 août 2019

Une rue où l'on se salue


Une rue de Saint-maur où l'on se salue encore : la rue Viala qui porte le nom d'un enfant de treize ans tué sur les barricades. La rue Viala n'a de barricades que ses hauts murs vieillis et décrépis avec lesquels elle se défend fort mal des outrages du temps. Par contre s'il y a bien quelque chose de révolutionnaire et de fraternel dans cette rue c'est qu'on s'y salue quand partout ailleurs tout le monde semble y avoir renoncé de crainte de n'être pas répondu, ce qui serait à la fois vécu comme un déshonneur et une peine perdue, tant l'orgueil et le quant-à-soi semble chose fort répandue. Si le sang a jamais coulé dans cette rue il y a longtemps que la terre l'a bu. La Pax Romana paraît y régner depuis de nombreux siècles et s'y être établie comme à demeure, c'est qu'on peut respirer, pour ceux qui savent encore y goûter, dans la rue Viala, comme un air de province. Souvent j'y promène ma femme et mon chien. J'y pourrais promener aussi tout seul mon âme en peine. C'est que la rue Viala se prête autant aux âmes solitaires qu'aux couples en quête d'un peu de tranquillité et de bien-être. Vous ne verrez pas d'outrageusement belles et vastes résidences, vaniteusement parées de donjons et de tourelles et ornées de blasons, là où de robustes bâtisses côtoient des villas de factures plus modernes, mais tout aussi dénuées de prétention et de vanité. J'aimerais ajouter qu'aucune voiture ne viendra troubler le calme que vous y trouverez, mais ce serait un peu mentir. Il est vrai que la rue Viala est une rue piétonnière. On ne peut cependant pas honnêtement expliquer par l'absence de voiture un peu d'humanité retrouvée, comme on ne peut pas non plus honnêtement dire que la fraternité par les armes une fois que les armes se sont tues peut être recherchée autrement et qu'elle serait l'héritage d'un temps où quand l'on ne se tuait pas on se disait encore bonjour, mais il me plait d'y voir un peu des deux dans cette rue Viala : un peu moins de voitures et un peu plus d'humanité. Il n'est pas rare en effet qu'il faille se coller sur le bas-côté pour laisser passer un riverain de la rue Viala, mais vous serez alors comme moi très étonné qu'un homme ou qu'une femme à l'intérieur de sa voiture — en guise de remerciement ou simplement de bienvenue — vous fasse un petit salut de la main, car cela ne se fait plus.

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