dimanche 6 octobre 2019

Penser

Même le temps et la possibilité de penser nous ont été ôtés, or qu'est-ce qu'une existence sans penser si l'on considère ce qu'a dit Descartes: Je pense donc je suis.

Quand privé d'internet me fait l'effet d'être amputé d'une bonne partie de mon cerveau, pour ne pas dire de mon existence. C'est vrai, il me reste la télé, la radio, et les livres, puisque j'ai appris à lire. 

Mais tout cela — les livres y compris parce qu'on se lamente que les gens ne lisent plus comme si en arrêtant de lire ils arrêtaient de penser — m'a privé de ma pensée pour y substituer celle des autres: seul habilités et ayant autorité à penser.

La mienne de pensée serait nulle et non avenue, serait à peine bonne à converser avec un nombre limité de personnes qu'on appelle des amis parce qu'ils veulent bien nous écouter quoiqu'un très court moment, avant de nous interrompre, parce qu'eux aussi veulent parler, et parlant montrer qu'ils pensent, et pensant montrer qu'ils existent.

Notre moindre existence se voit donc confrontée à la moindre existence d'autrui notre semblable, lui aussi, non habilité, non autorisé à penser, c'est-à-dire à exister.

J'écris, ai-je dit un jour à un ami qui a bien rit. Voilà que je voulais exister. Voilà que je voulais faire parti de ceux à travers qui ceux qui ne pensent pas, pensent en les lisant, en les écoutant longuement sans les interrompre. Avais-je au moins la reconnaissance de mes pairs ?

Je n'en parlais donc plus à mon ami avec qui je ne cessais pas moins pour autant de converser, nous coupant à tour de rôle la parole, avides de penser, voire d'exister. Mais il se trouva que j'avais parmi mes connaissances quelqu'un d'habilité et d'autorisé à penser à qui je fis part de mes écrits.

On ne peut pas empêcher les gens de s'exprimer, me fut-il répondu, et je me demandais si ce n'étais pas un regret que cette personne autorisée à penser exprimait. C'était comme dire: on ne peut pas empêcher les gens de parler et il est bien connu que les gens qui parlent ne pensent pas sinon à tort et à travers, ou bien comme ces comédiens sur scène si la parole leur est soufflée. Par ceux qui sont habilités, par ceux qui ont autorité à penser, les souffleurs de pensées.

Parmi les grands souffleurs de pensées de notre temps il y en a toute une flopée au nombre desquels on peut compter Nietzsche le premier et Cioran et.... qui ne veulent pas que nous croyons en Dieu, c'est-à-dire en sa parole, pour ne pas dire en son existence. Qu'ils soient rassurés: si nous ne croyons déjà plus en nous, c'est-à-dire en ce que nous pensons (au point de laisser des gens habilités, autorisés à penser à notre place), c'est-à-dire encore en notre  propre existence.

Non! Ce n'est pas aujourd'hui l'existence de Dieu qui nous écrase, qui écrase notre existence jusqu'à la moindre existence où nous sommes réduit d'exister sans penser.



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