lundi 4 mai 2020

Un homme de son temps


En homme de son temps il ne saurait si se dire plus savant qu’un homme d’antan. Il savait bien conduire une voiture, mais n’aurait pu parler du moteur à explosion. Il savait bien appuyer sur l’interrupteur pour allumer la lumière quand il entrait chez lui, mais n’aurait su définir proprement la lumière, et pas plus que la lumière l’électricité. C’est qu’il n’était ni mécanicien auto ni électricien. Eût-il été l’un ou l’autre qu’on n’aurait pu le dire savant que de très peu de choses par rapport au trésor de savoir de son temps. Et ce très peu de choses lui suffisaient amplement à vivre. Il n’était pas sûr qu’il en fallu moins à l’homme d’hier pour assurer son quotidien. De quoi donc aurait-il pu se réjouir de vivre aujourd’hui ? Alors qu’il marchait dans la nature comme avant lui avait pu le faire l’homme de Cro-Magnon il lui vint à l’esprit qu’il fallait plutôt allé chercher du côté de ce que l’homme avait laissé en chemin : les superstitions, la religion, les préjugés, les idéologies. Rien que d’y penser il se sentit comme plus léger parce que soulagé du fardeau du passé. La croyance n’était plus une affaire d’Etat mais une affaire personnelle, entre lui et Dieu s’il voulait mettre Dieu au-dessus de lui. La femme était enfin reconnue comme l’égale de l’homme. C’était ôter un grand poids à l’homme qui s’il lui était égal ou inférieur avait à se montrer supérieur à elle, ce qu’il devait s’épuiser à faire sans y parvenir plus hier qu’aujourd’hui. De même lorsque le noir était devenu l’égal du blanc, parce que s’il est dit combien le noir souffrit de sa condition, il donnait lui fort à parier que plus d’un blanc n’était pas bien non plus dans sa  peau de blanc à cause de ce qui était fait à son frère de couleur qui était aussi souvent de même condition, si l’on s’arrête un instant à penser qu’au dix huitième siècle en Angleterre les ouvriers étaient si pauvres et si maltraités que quand on abolit l’esclavage des noirs ils réclamèrent qu’on abolisse aussi le leur d’esclavage. Enfin, ils pouvaient pleurer ensemble et surtout se réjouir ensemble. Il avait ainsi bien du mal à comprendre que l’on pu être raciste ou sexiste ou religieux en son temps, car c’était comme vouloir garder sur ses épaules ce lourd fardeau du passé. Mais il ne voulait pas non plus incriminer davantage ceux qui le portaient encore car il savait aussi combien ils devaient leur peser. Quant à lui en homme de son temps il se sentait léger comme jamais peut-être l’homme ne s’était senti jusque-là. C’est qu’il faut ajouter à cela la fin des idéologies. Plus de communisme. Plus de capitalisme. Dans les faits et dans les institutions ils perduraient tout deux comme pouvait perdurer l’église, et les mariages devant l’église, et les enterrements derrière l’église, côté cimetière. Mais en homme de son temps il ne croyait plus à toutes ces idéologies qui à l’instar de la religion au nom du bien avaient fait tant de mal. Et cela lui donnait, oui ! Un sentiment de légèreté. Il avait aussi le sentiment d’être à l’orée d’un monde nouveau qui pouvait faire peur aux vieux, et il commençait à être vieux, mais qui l’exaltait aussi un peu. La liberté n’est rien si l’on n’en fait rien, se disait-il cependant, et il devenait songeur en pensant à tout ce que l’on pouvait en faire, à s'imaginer un paradis sur terre. Un vieux monde s’écroulait, il fallait l’aider à s’écrouler sans qu’il emporte trop de gens avec lui. Et un monde nouveau était en train de naître, il fallait aussi l’aider à naître. A ce sentiment de légèreté venait donc s’ajouter le sentiment de vivre un entre-deux, l’entre-deux d’il ne savait quoi, que personne de son temps ne savait quoi, n’était capable d’entrevoir. Ainsi, de tous ses vœux, il appelait l’arrivée au pouvoir d’un visionnaire quand il n’y avait que des oiseaux de mauvais augures. Ne voyaient-ils pas que l’homme était libre, que l’homme n’avait jamais été aussi libre, ne s’était jamais senti aussi léger, débarrasser du fardeau du passé, des superstitions, de la religion, des préjugés, des idéologies, que c’était le moment ou jamais pour le rendre heureux.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire