mardi 8 octobre 2019

Un fils de riche


J'enviais sa belle assurance dans la pauvreté. Sa grande simplicité dans le dénuement. Son émerveillement devant un ciel éclairé d'étoiles, une mer d'huile, une herbe que mouillait la rosée du matin. Et ce qu'il faisait pour les gens de passage, des pèlerins en pèlerinage, à qui il offrait le gîte et sa gentillesse pour une nuit ou deux en échange de rien ou de ce qu'on avait à lui donner. En un mot, je lui enviais sa joie de vivre. C'est peut-être un peu trop dire et inexacte, car en lui semblait se marier bonheur et austérité.

Il est Hollandais, me dit mon compagnon qui le détestait et ajouta : on peut jouer au pauvre quand on a un papa qui peut vous envoyez de l'argent n'importe où, n'importe quand. Mon compagnon de route s'était enquis auprès de celle qui portait son enfant, l'enfant du Hollandais, l'enfant du fils de riche, et ce n'est pas ce qu'on lisait sur son visage qui semblait porter tous les stigmates de la pauvreté. Autant dire qu'elle ne vivait pas la même situation de la même façon. Lui, le fils prodigue, pouvait toujours revenir en Hollande implorer le pardon des siens et des erreurs du passé, mais elle ?

Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus mais j'ai longtemps pensé à eux et à la réaction que je trouvais injuste de mon compagnon de route. Paradoxalement il faut être riche pour bien vivre la pauvreté, riche de père en fils. Et à la lumière de cela je comprenais mieux mon père qui ne lâchait pas l'argent facilement quand ce fils de riche pouvait compter sur la prodigalité du sien de père. L'avare est un fils de pauvre ou fils de pauvreté. La vraie richesse n'est pas dans la richesse comme la vraie pauvreté dans la pauvreté.

Je me disais encore que même si je n'étais plus si pauvre je porterais toujours avec moi mes angoisses de pauvre, mes manières de pauvre, comme il avait gardé ses manières de riche alors qu'il n'avait peut-être plus rien à espérer des siens, mais qu'ils lui avaient déjà légué ce bel héritage de riche qui n'est pas la richesse. Ce n'est donc pas à l'habit que l'on reconnaît le riche, il peut s'être revêtu de celui du pauvre. Mais c'est un autre mépris du pauvre que de traiter la pauvreté avec cette hauteur qui n'est autre qu'un dédain de riche, et c'est ce qui rendait ce fils de riche si insupportable à mon compagnon de misère.

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