Ce texte s’adresse à tous ceux pour qui la boxe est un
sport de brutes, et en qui sinon en la brute on s’attend le moins à trouver de
l’intelligence. Pour commencer, ce n’est pas en effet très intelligent que de
se mettre sur la gueule quelque soit la raison, et si c’est pour gagner sa vie
on peut trouver meilleure façon, plus intelligente. Certes, il y a de la
tactique, de la stratégie, dans le pugilat ; on parle aussi du noble art
de la boxe comme on parle du noble art du jeu d’échecs, mais il y a fort à parier
qu’il y a plus de tactique et de stratégie dans la tête d’un chef de guerre
comme d’un joueur d’échecs que dans la tête d’un boxeur. Certes, l’art de
l’esquive et de la réplique, du coup et du contre coup, de la riposte, et avoir
le bon timing, mais là aussi il y a fort à parier que plus dans la joute
verbale que dans le pugilat, que plus que dans l’affrontement de deux boxeurs
on les trouvera dans le duel politique pour l’accession au pouvoir.
N’empêche que dans le 13ème round, émission
consacrée à la boxe, on vantait l’intelligence de Joshua qui avait su, lors de
son match revanche, se tenir à distance des poings d’Andy Ruiz le mexicain,
surnommé le destroyer. Il est cependant une forme d’intelligence trop souvent
passée sous silence qui semble avoir échappé aux commentateurs. L’un d’entre
eux, ex-champion, en disant que ce n’était pas en boxe celui qui frappe le plus
fort qui gagne mais le plus intelligent, sans toutefois préciser à quelle
intelligence il se référait, est celui qui s’est le plus approché de la vérité
du match retour. Dans le 13ème round on a le droit évidemment à
quelques images du combat, mais aussi à tout ce qui précède le combat :
leur arrivée sur les lieux, la pesée, quand ils se toisent du regard tel deux
coq prêt au combat (deux coqs, non, il s’agissait d’un combat poids lourd) à leur
présentation au public, à des interviews, aux propos comme aux gestes qu’ils
auraient échangés et c’est là où je voudrais m’arrêter, car ce n’est que le
combat qui fut commenté, et c'est à mon humble avis oublier le plus important qui s'est produit avant et est l'œuvre de beaucoup d'intelligence, car, dites-moi, n'y a t-il pas plus intelligent que de comprendre l'autre, de voir clair en lui ?
J’ai dit d’Andy Ruiz que c’était un mexicain mais pas
de Joshua que c’était « un black ». J’ai dit aussi que la boxe
pouvait être considéré comme un sport de brutes et en qui sinon en la brute on
pouvait s’attendre le moins à trouver de l’intelligence et, qui plus est, si c’est
un black. La boxe peut être le rendez-vous de tout un ramassis de clichés, et
les clichés on le sait ont la vie longue. Pour avoir fait un peu de boxe j’ai
souvent entendu : inutile de frapper à la tête mais au foie. Les
blacks auraient la tête dure mais le foie fragile. Le petit blanc face au noir
souffre d’un complexe physique mais se sent supérieur intellectuellement, et,
inversement, le noir face au petit blanc souffre d’un complexe intellectuel
mais se sent supérieur physiquement. C’est comme ça qu’on le veuille ou pas. Et souvent c’est la peur
au ventre que les blancs vont au combat contre un noir. Seulement là c’est
Joshua qui avait peur, ayant été presque mis KO à leur première rencontre. Les
clichés ne semblaient donc pas trouver leur exutoire sur le ring. Mais ce
serait oublier une autre forme de croyance ou de racisme et plus singulière
celle-là, mais qui ne m’est pas non plus étrangère. Pour moi, le black, de par
sa sociabilité que nous avons perdue, développe une intelligence psychologique
que nous avons aussi perdue au point d’omettre d’en parler comme d’une forme
d’intelligence.
Eh bien, je n’ai pas encore dit que Andy Ruiz le
mexicain était gras et mal foutu alors que Joshua était un beau black bien
baraqué. Cela a pourtant son importance. Andy Ruiz semble développé cette
hargne de qui sait qu’il ne plait pas et qu’il ne plaira jamais quoiqu’il
fasse. Cela n’a pas échappé cependant à Joshua mais aux commentateurs. On voit
à l’image Joshua passer un bras amical autour du cou et pose une main sur l’épaule de celui qui lors du
précédent combat l’avait à moitié assommé de coups de poings et lui demander
sous forme de plaisanterie : que conseillerais tu à ton adversaire de
faire pour te battre et à Andy, surpris de la question et de se voir depuis
quelques temps entouré de tant d’affections et de sympathie envers sa personne
trop souvent et trop longtemps négligée, lui répondre de tourner autour de
moi. Pendant le combat, dira un commentateur, Joshua n’aura fait que
tourner autour de sa victime le piquant comme une abeille et s’en écartant
aussitôt. Et comment, aussi mauvais, aussi méchant que l’on soit, peut-on
frapper un adversaire qui vous entoure de son bras et semble vous témoigner
autant qu’il peut, et son admiration et son affection. En tout cas moins
méchamment, avec moins de hargne, même une fois touché, n’a frappé Andy sur
Joshua qu’à leur première rencontre où ils n’avaient pas encore sympathisé. Les
commentateurs ont dit que Andy avait pris trop de poids. Je crois quant à moi,
et si je puis m’exprimer ainsi, qu’il avait pris trop de sympathie, et que la
sympathie peut peser plus lourd sur la balance que les kilos, et que c’est le
poids de cette intelligence sympathique qu’on oublie de peser.
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