jeudi 12 décembre 2019

Le 13ème round

Ce texte s’adresse à tous ceux pour qui la boxe est un sport de brutes, et en qui sinon en la brute on s’attend le moins à trouver de l’intelligence. Pour commencer, ce n’est pas en effet très intelligent que de se mettre sur la gueule quelque soit la raison, et si c’est pour gagner sa vie on peut trouver meilleure façon, plus intelligente. Certes, il y a de la tactique, de la stratégie, dans le pugilat ; on parle aussi du noble art de la boxe comme on parle du noble art du jeu d’échecs, mais il y a fort à parier qu’il y a plus de tactique et de stratégie dans la tête d’un chef de guerre comme d’un joueur d’échecs que dans la tête d’un boxeur. Certes, l’art de l’esquive et de la réplique, du coup et du contre coup, de la riposte, et avoir le bon timing, mais là aussi il y a fort à parier que plus dans la joute verbale que dans le pugilat, que plus que dans l’affrontement de deux boxeurs on les trouvera dans le duel politique pour l’accession au pouvoir.

N’empêche que dans le 13ème round, émission consacrée à la boxe, on vantait l’intelligence de Joshua qui avait su, lors de son match revanche, se tenir à distance des poings d’Andy Ruiz le mexicain, surnommé le destroyer. Il est cependant une forme d’intelligence trop souvent passée sous silence qui semble avoir échappé aux commentateurs. L’un d’entre eux, ex-champion, en disant que ce n’était pas en boxe celui qui frappe le plus fort qui gagne mais le plus intelligent, sans toutefois préciser à quelle intelligence il se référait, est celui qui s’est le plus approché de la vérité du match retour. Dans le 13ème round on a le droit évidemment à quelques images du combat, mais aussi à tout ce qui précède le combat : leur arrivée sur les lieux, la pesée, quand ils se toisent du regard tel deux coq prêt au combat (deux coqs, non, il s’agissait d’un combat poids lourd) à leur présentation au public, à des interviews, aux propos comme aux gestes qu’ils auraient échangés et c’est là où je voudrais m’arrêter, car ce n’est que le combat qui fut commenté, et c'est à mon humble avis oublier le plus important qui s'est produit avant et est l'œuvre de beaucoup d'intelligence, car, dites-moi, n'y a t-il pas plus intelligent que de comprendre l'autre, de voir clair en lui ?

J’ai dit d’Andy Ruiz que c’était un mexicain mais pas de Joshua que c’était « un black ». J’ai dit aussi que la boxe pouvait être considéré comme un sport de brutes et en qui sinon en la brute on pouvait s’attendre le moins à trouver de l’intelligence et, qui plus est, si c’est un black. La boxe peut être le rendez-vous de tout un ramassis de clichés, et les clichés on le sait ont la vie longue. Pour avoir fait un peu de boxe j’ai souvent entendu : inutile de frapper à la tête mais au foie. Les blacks auraient la tête dure mais le foie fragile. Le petit blanc face au noir souffre d’un complexe physique mais se sent supérieur intellectuellement, et, inversement, le noir face au petit blanc souffre d’un complexe intellectuel mais se sent supérieur physiquement. C’est comme ça qu’on  le veuille ou pas. Et souvent c’est la peur au ventre que les blancs vont au combat contre un noir. Seulement là c’est Joshua qui avait peur, ayant été presque mis KO à leur première rencontre. Les clichés ne semblaient donc pas trouver leur exutoire sur le ring. Mais ce serait oublier une autre forme de croyance ou de racisme et plus singulière celle-là, mais qui ne m’est pas non plus étrangère. Pour moi, le black, de par sa sociabilité que nous avons perdue, développe une intelligence psychologique que nous avons aussi perdue au point d’omettre d’en parler comme d’une forme d’intelligence.

Eh bien, je n’ai pas encore dit que Andy Ruiz le mexicain était gras et mal foutu alors que Joshua était un beau black bien baraqué. Cela a pourtant son importance. Andy Ruiz semble développé cette hargne de qui sait qu’il ne plait pas et qu’il ne plaira jamais quoiqu’il fasse. Cela n’a pas échappé cependant à Joshua mais aux commentateurs. On voit à l’image Joshua passer un bras amical autour du cou et pose une main sur l’épaule de celui qui lors du précédent combat l’avait à moitié assommé de coups de poings et lui demander sous forme de plaisanterie : que conseillerais tu à ton adversaire de faire pour te battre et à Andy, surpris de la question et de se voir depuis quelques temps entouré de tant d’affections et de sympathie envers sa personne trop souvent et trop longtemps négligée, lui répondre de tourner autour de moi. Pendant le combat, dira un commentateur, Joshua n’aura fait que tourner autour de sa victime le piquant comme une abeille et s’en écartant aussitôt. Et comment, aussi mauvais, aussi méchant que l’on soit, peut-on frapper un adversaire qui vous entoure de son bras et semble vous témoigner autant qu’il peut, et son admiration et son affection. En tout cas moins méchamment, avec moins de hargne, même une fois touché, n’a frappé Andy sur Joshua qu’à leur première rencontre où ils n’avaient pas encore sympathisé. Les commentateurs ont dit que Andy avait pris trop de poids. Je crois quant à moi, et si je puis m’exprimer ainsi, qu’il avait pris trop de sympathie, et que la sympathie peut peser plus lourd sur la balance que les kilos, et que c’est le poids de cette intelligence sympathique qu’on oublie de peser.

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