samedi 20 avril 2024

Le peuple des crapauds


Partout où il était allé il lui avait semblé voir se former comme des petites mares de vie car jamais il n'avait vu la vie qu'y stagner, comme s'il y avait eu une vie et que les crapauds la rendaient moins vivante, parce qu'ils n'allaient pas dans le sens de cette vie mais tendaient plus à la figer, quand la vie n'était qu'une eau mouvante, qu'elle ne faisait qu'aller sans jamais s'arrêter. Et ces mares de vie il les appelaient des foyers et voulaient s'y réchauffer, mais le feu comme l'eau aussi ne faisait que passer et ce n'étaient bientôt plus que d'anciens foyers où le feu était passé mais qui étaient sur le point de s'éteindre, mais les crapauds qui avaient toujours un temps de retard tardaient à s'en rendre compte. Quand lui ne voyait que ravage par le feu ou par l'eau et c'était partout où la vie était passée, la vie qui ne s'abandonnait nul part, la vie qui n'était la propriété d'aucun crapaud, la vie qu'aucun crapaud n'avait réussi à apprivoiser, et c'était la nature sauvage de la vie qui à lui l'impressionnait le plus, comme s'il se fut agit d'un dieu irascible que tous les crapauds du monde priaient en vain de s'apitoyer sur eux. Combien de temps encore assisterait il à sa démence impitoyable qui ne semblait rien respecter. Aucun but qu'on ne put lui assigner. Aucune cause qui ne put la retenir. Et il n'aimait pas non plus toutes ces petites mares qui chacune de son côté se prenait pour la mer, pour l'immensité mouvante, qu'elles ne sauraient plus rejoindre. Et les crapauds qui y stagnaient étaient puants d'autorité. C'est pourquoi il y avait partout chez les crapauds que petits chefs puants d'autorité et sans la moindre idée que dans l'immensité mouvante il n'y avait pas d'autorité qui tienne, que seulement leur autorité tenait à ses contours figées qui faisaient aussi que la vie qu'elles enserraient devint elle aussi de moins en moins vivante, de plus en plus puante, qu'elle senti de moins en moins la vie et de plus en plus la mort. Et c'est pourquoi il aimait tant l'océan. L'océan seul était vivant et le ciel que rien ne pouvait embrasser. Et il aimait les gens qui aimaient l'océan, et les gens qui aimaient le ciel, et il les reconnaissait parce que c'était comme s'ils le portaient en eux; et c'étaient pour les crapauds que gens trop vivants, et c'était la vie que voulait tuer en eux les crapauds qui dans la mare crapaudaient de tout leur contentement, mais pour qui se prenaient ils ces gens pour qui la mare était insuffisante? se disait le peuple des crapauds dans la mare crapaudant gaiement. Et pour qui se prenaient ils ces gens pour ne pas vouloir avec eux les crapauds crapauder gaiement? Et les chefs des crapauds aussi de leur en vouloir parce qu'ils ne pouvaient qu'en vouloir à ceux qui naturellement échappaient à leur autorité, c'est-à-dire parce qu'ils étaient trop vivant, parce qu'ils ne voulaient pas vivre dans la mare, parce qu'ils entendaient l'appel du grand large, de l'océan et du ciel, car l'océan n'était que le miroir où le ciel se reflétait. Non il n'y aurait pas de mare assez grande pour eux, pour les contenir, parce qu'ils étaient eux mêmes eau mouvante que rien ne retenait et qu'ils mourraient en vivant quand les crapauds avaient cessé de vivre pour ne pas mourir, eux n'avaient pas rejeter la mort comme on ne rejette pas l'océan, et le ciel qui est l'océan en plus grand, et le ciel des mourants parce qu'il est l'océan et le ciel des vivants, et que la vie ne s'arrête pas à eux parce que la vie ne s'arrête à personne et c'est pourquoi personne ne sait non plus d'où elle vient et où elle va la vie, et qu'on n'a cessé aussi de se poser ces questions parce qu'on aime seulement les questions qui ont des réponses, parce qu'on aime pas les questions vivantes, trop vivantes pour se terminer par une réponse, et c'est ces questions cependant qu'aiment les gens qui aiment l'océan et le ciel et tout ce qui repousse toujours l'horizon un peu plus loin, quand les crapauds parlent toujours de la mare et de ce qui tient aux limites de la mare et n'en franchira jamais les limites et l'autorité qui a réponse à tout et qui est ce qu'aiment les crapauds.

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