Comme ce matin là, et sous des formes diverses, il se livrait à ce petit jeu qui dérangeait sa vie de là où on la place habituellement, dans le réel, tant son réel à lui, et peut-être pas qu'à lui, mais il s'en voudrait de parler pour les autres, charge que beaucoup endossait avec bonheur, et qu'on laissait faire pour son plus grand malheur, mais fermons la parenthèse pour revenir à son réel qu'il questionnait ainsi: je puis lire se disait-il et en même temps écouter la radio, et il s'y essaya. Le résultat était souvent, et comme on pouvait s'y attendre, à chaque fois qu'il se mettait à faire deux choses à la fois, qu'il n'en fit aucune bien. Mais ce matin-là, et comme ça lui réussissait, il se prit à croire qu'il pouvait mener deux vies à la fois: n'était-il pas aussi bien celui qui écoutait sa radio que celui qui lisait? Il pourrait, à qui lui demanderait de rendre compte de ces deux vies qu'il aurait vécues en même temps, parler du Casanova qu'on prenait soin sur France Culture de distinguer de Don Juan, mais, en le faisant ne mêlaient-ils pas à leur tour sur France Culture un être de fiction avec un être de chair et de sang? C'est que non seulement il écoutait mais pensait à ce qu'il écoutait tout autant qu'il pensait aussi et simultanément a ce livre qu'il lisait où Jacques Vingtras ( dans L'enfant de Jules Vallès), en Casanova? se rendait au théâtre au bras d'une charmante créature qui avait bien voulu (n'y était-il pas question de désir?) de sa compagnie. A croire qu'il avait le temps et l'esprit de penser à cette étrange coïncidence tandis qu'il marchait dans sa cuisine et regardait (car parfois il levait le nez de son livre tout en ne cessant pas d'écouter la radio) par la fenêtre les arbres du parc qui commençaient à se dévêtir comme le ciel à se rembrunir, et qui étaient comme une réalité en arrière plan, en toile de fond. Il y eut quand même un moment où cette charge de vie (des deux vies à la fois) fut trop pour un seul homme qui laissa alors choir son livre (parce que c'était une vie qu'il pourrait reprendre plus tard), pour ne plus être que cet homme qui écoutait un samedi matin sur France Culture la vie de Casanova. Quel ne fut pas alors son étonnement quand au lieu d'avoir une meilleure écoute il trouva cette écoute tout de suite parasitée par le monde de ses propres pensées qui étaient les seules à s'être tues alors qu'il menait ce qu'il appelait sa double vie. Quoique unique, moins focalisée, moins concentrée serait donc, et c'était un paradoxe, cette vie ordinaire, sinon dispersée, disséminée un peu partout comme l'étaient les pensées d'un esprit alors livré à lui-même et non plus occupé à lire ou a écouter la radio, esprit à l'activité débordante qu'il essayait néanmoins et au quotidien d'endiguer et de canaliser, d'y donner un semblant d'ordre, dans ce fourre tout, dans ce bric-à-brac des idées, qu'était son blog intitulé: Des idées en Vrac, mais qui comportait des étiquettes où ranger ces différents textes comme dans des casiers. Ce qu'il voulait dire c'est que sa vie trouvait mieux sa place dans ce blog que dans la réalité où on la plaçait habituellement et où elle ne serait qu'une, ce qui était selon lui très restrictif et ne rendrait pas compte de tout, et c'était cette part restrictive que l'on appelait la réalité.
Il n'avait jamais su s'y faire lui à cette réalité. "Poses les pieds sur terre" qu'on lui avait dit quand il n'était encore qu'un enfant et que Neil Armstrong posait les pieds sur la lune, il comprenait mieux aujourd'hui pourquoi il avait eu alors la larme à l'œil. C'était en soixante neuf (et il n'avait que huit ans) il l'avait vu à la télé à Neil Armstrong poser ses pieds sur la lune: c'était donc vrai, c'était donc la réalité aussi la lune, parce qu'on lui disait encore qu'il était dans la lune. Eh bien, il pouvait y être maintenant dans la lune, maintenant que la lune c'était aussi leur Réalité. Et c'était à cet âge où il lisait beaucoup qu'il avait entendu la radio du maçon, lui le petit malade qui n'avait pas quitté la grande maison vide et froide qui sentait la peinture fraîche. Le livre, la radio, il en serait privé ensuite pendant ces six annéess d'internat sans transistor et sans bibliothèque, et c'était comme si on l'avait privé d'une réalité qui était la sienne, que les autres ne considéraient pas comme étant la réalité mais à côté de la réalité: "tu es à côté de tes pompes" qu'on lui disait et c'était comme l'accuser de ne pas être de plein pied dans la réalité. Mais de quelle réalité lui parlait-il? Sans doute de la leur de réalité, parce que la sienne de réalité ne connaissait pas de frontières, pas si hermétiques, pas si étanches, en tout cas. Leur Réalité serait un pays, une famille, quand lui n'aurait jamais eu de pays ni de famille. Mais ils auraient malgré tout voulu lui imposer leur Réalité avec autorité. Aussi il n'aimait pas leur Réalité, pas plus qu'il n'aimait leur autorité. S'il avait à la contrarier, et en la contrariant à les contrarier, il dirait que leur Réalité était aussi en partie et comme la sienne faite de fiction, mais de cette fiction ordinaire et vulgaire que, les rejetant il rejetait avec eux, et c'était les actualités à la télé, l'étalage des faits divers, des faits divers et des guerres, dont lui ne voulait pas se repaître, comme si c'eut été ce qu'on donnait en pâture aux cochons, ou de la charcuterie, avec des gens qui se charcutaient, du boudin noir, du sang séché, ou frai ou caillé, comme de ce cochon qu'ils tuaient chaque année et qu'ils mangeaient alors en Normandie, et tout ça servit au moment de se mettre à table, rien de plus répugnant. Et puis l'histoire ils aimaient ça les vieux cochons, l'histoire qui n'était pour lui que le récit du naufrage de l'humanité, comment s'en réjouir, comment l'aimer, comme de les entendre dire à l'envie que l'histoire c'était la réalité, qu'il n'y avait qu'une réalité, la réalité historique. Lui à l'histoire il aurait préféré les histoires, que sa mère lui raconte des histoires: ça l'aurait aidé à s'endormir tandis que leur Histoire et leur Réalité lui faisait passer des nuits blanches. Encore des massacres à venir comme leur laissait entrevoir la lecture des massacres passés. Mais s'ils s'avaient appris à voir la réalité autrement peut-être ne se resserviraient ils pas à manger toujours la même réalité aussi indigeste. Y avait aussi eu Youri Gagarine dans l'espace, l'auraient-ils oubliés, lui il ne l'avait pas oublié à Youri Gagarine, et puisque la lune était entrée dans leur Réalité avec Neil Armstrong, il ne serait plus lui dans la lune mais dans l'espace avec Youri Gagarine et l'Albatros de Baudelaire familier de l'azur et des nuées.
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