dimanche 11 juin 2023

L'indifférence (ou une société indifférente)

 

Ce qui est le plus difficile à l’homme ce n’est pas tant de penser comme les autres pensent — ce qui malheureusement se produit trop souvent et trop souvent comme à son insu — mais bien, au cas contraire, de se résoudre à penser comme les autres pensent, aussi que d’admettre que leur pensée puisse l’emporter sur la sienne, que ce soit qualitativement ou pire encore, quantitativement, qui est par la quantité de gens qui ne penseraient pas comme lui. Il ne lui faudrait alors pas penser davantage qu’il a raison contre tous qu’il n’a tort contre tous. Comment vivre avec la pensée des autres quand elle lui est contraire est bien ce qu’il doit apprendre. Et il se peut que l’apprentissage de la vie ne soit pour lui rien d’autre que cela sans quoi il encourait le risque d’être rejeté de tous ceux dont par la pensée il diffère. D’où l’expression consacrée, qui plus qu’une invitation est un impératif, une somation qui lui est faite de se rendre à la pensée commune à tous, est : remise en question. Quand le risque et la conséquence souvent vérifiée de cette remise en question est : tourner comme la girouette au vent. La pensée a ses fondements comme une maison ses fondations et si elles ne sont pas solides le moindre vent peut les orienter à son gré ; aussi plus que d’opportunisme c’est de profondeur qu’il faudrait faire preuve, et plus que de remise en question c’est d’approfondissement qu’il faudrait parler. Mais le différent ne serait pas à rejeter en cela qu’il nous interroge et nous amène à pousser plus loin notre réflexion. Et ce qu’elle nous apprend cette réflexion c’est qui nous sommes, nous qui ne sommes que dans la relation et qui par elle seule puissions nous définir, nous distinguer et distinguer les autres, et des autres notre différence qui est différence de penser, car je mets au défi deux personnes qui se mettraient réellement, personnellement et profondément à penser, de penser la même chose, ce qu’il y a c’est accord de pensée ou désaccord.

Un désaccord cruel le tenait à l’écart de la société et il ne savait à quoi il le devait sinon que cela avait toujours été ainsi depuis sa plus tendre enfance. Tu te crois plus intelligent que les autres, qu’on lui avait dit alors, et cela sonnait toujours à ses oreilles comme un reproche. Il est vrai que s’il ne cherchait pas à se démarquer des autres il ne faisait pas non plus le minimum d’efforts souhaitables pour être leur semblable, ni dans son mode de vie ni dans son mode de penser. Il accusait plutôt la différence comme on accuse un outrage, outrage qu’il ferait aux autres de penser comme il pensait, d’agir comme il agissait, et que les autres à leur tour lui ferait de penser comme ils pensaient et d’agir comme ils agissaient. C’est pourquoi il vivait plutôt retranché, et parce qu’il vivait retranché était souvent amené à sortir de ses retranchements, ce qui rendait sa pensée encore plus accusée. Retranchée, coupée de la relation à l’autre, elle avait dû l’être très tôt, ce qui expliquerait qu’elle se serait formée autrement et qu’elle apparaisse aux yeux de beaucoup comme monstrueuse, alors qu’elle lui était comme naturelle, elle était ce que la nature plus que la société avait développé en lui, et elle était par conséquent une pensée profondément asociale. Par ses écrits il lui donnait cependant une certaine visibilité. Comment pouvait-il écrire des choses si monstrueuses ? Ne lui fallait-il pas aimer cette indifférence où elle tombait, la remercier de lui laisser la vie sauve, quand sa pensée pouvait les meurtrir, les blesser, et de ne pas lui en vouloir comme on ne peut pas en vouloir à un fou d’être fou qui est au pire ce pour quoi elle pouvait le faire passer. Ce ne serait pas lui qui ferait preuve d’humanité mais cette société à son égard, qui par son humanité indifférente lui faisait grâce de penser comme il pensait, car cette société serait une société faite d’indifférence. Une société indifférente comme au sort de chacun, à ce qu’il pouvait faire comme à ce qu’il pouvait penser, car c’est ainsi qu’il la voyait et non pas bienveillante ou compatissante qui est comme elle savait se montrer.

On dit traiter par l’indifférence comme on dit traiter par le mépris. Ce mode de traitement est un nouveau mode de traitement de la société vis-à-vis non pas de ce qui lui est indifférent mais de ce qui lui est différent. C’est ainsi qu’elle combat la différence par l’indifférence. Elle ne la fait plus taire par les armes si elle peut faire qu’on ne l’entende pas, la différence. C’est une censure tacite qui elle-même se passe de mots. On fait silence sur la différence. Et comme c’est aussi une société bruyante et futile, ce bruit et cette futilité suffisent souvent à eux seuls à réduire au silence ce qui ne serait pas un vain bruit ou futile. Quand la différence n’est pas traitée par l’indifférence elle est encore mystifier. Le mythe c’est celui du semblable. La société c’est la fabrique du semblable. La fabrique du semblable qui aurait vocation à produire du semblable rejetterait de sa chaîne de production tout ce qui ne serait pas semblable ou en conformité avec le semblable, produit de la société. On peut passer sur la couleur. On ne passera pas cependant si l’on ne peut pas entrer dans le moule et ceci quelque soit la couleur. Par contre, passera pour supérieur le produit qui sera supérieur en perfections et sera le modèle exemplaire du semblable celui qui entrera le mieux dans le moule et exactement pareil au moule en sortira. Ce que l’on aimera en lui ce sera le semblable. Il ne faut pas compter sur lui maintenant pour nous apprendre à aimer la différence. Qu’il y ait des êtres de moins en moins différents ne fait que rendre la différence de plus en plus monstrueuse et intolérable. Cette société de la tolérance ne tolère que le semblable, ce en quoi elle n’a rien de différent des sociétés antérieures, mais apparaîtra comme plus tolérante du fait que plus que tout autre elle aura produit du semblable. Et, tandis que tous ceux qui ne pouvaient penser que comme la société pensait ne pouvaient voir le danger que venir de la montée en puissance d’autre société état ou nation comme elle, lui ne voyait d’autre menace peser sur l’homme que cette montée en puissance de l’indifférence de la société.

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