lundi 23 septembre 2024

Une danse macabre


Il était une fois une société froide et lucide, d'hommes à l'esprit sain dans un corps sain. Rien de plus propre à la conserver que cette froideur qui semblait procéder autant de leur raison que de leur sang froid, et ils étaient tout aussi fiers de l'un que de l'autre, autant dire de leur esprit que de leur corps. Cependant, parmi eux, certains se mirent à trembler: il leur manquait un peu pour ne pas dire beaucoup de chaleur humaine. On eu tôt fait de les considérer comme des malades. C'est qu'en effet ne trouvant pas cette chaleur ils finirent par tomber malade, c'est-à-dire par la produire eux mêmes: leur corps autant que leur esprit devint fiévreux. On ne voulut plus les approcher. Il y avait un risque de contagion, que cette chaleur se propage à tous, et tous semblaient vouloir rester froids et lucides ce qui, faut-il le répéter, était plus propre à leur conservation qui était aussi celle de cette société froide et lucide; et c'est pourquoi les malades les traitèrent de conservateurs tandis qu'eux, les conservateurs, traitèrent les malades de révolutionnaires, ce qui était les accuser de rien de moins que de vouloir enflammer les relations entre les hommes, que de vouloir mettre le feu aux corps et aux esprits si froids et si lucides qu'on les aurait crus jusqu'alors comme ignifugés. Mais non, il faut croire qu'il y avait un risque d'incendie, parce que des pompiers, exemplaires par leur esprit sain dans un corps sain, furent appelés pour refroidir les corps et les esprits de ces révolutionnaires, considérés dès lors comme des malades de la société pour ne pas dire des fous dangereux en cela qu'ils pouvaient être contagieux, soit dit en passant mettre le feu au poudre. Aussi les pompiers ou tout autre ressortissant de tout corps (et il y avait aussi les grands corps d'Etat) sachant faire usage d'une lance à eau furent parmi les plus estimés des hommes à l'esprit sain dans un corps sain qui voulant les conserver à ce degré de froideur et de lucidité tenaient par ailleurs à éviter tout contact avec toute matière inflammable aussi qu'avec tout esprit inflammable, et considérant que pour que l'esprit autant que le corps fut à ce point atteint il fallait être bien malade. Et c'est ainsi comment on en arriva au paradoxe que ce ne fut plus les vivants qui eurent peur des morts mais les morts des vivants, ceux qui avaient le sang froid de ceux qui avaient le sang chaud, et les corps (tous les corps et les corps d'Etat les premiers) se rigidifièrent parce que le sang ne circulait plus en eux au point qu'ils présentèrent un état cadavérique, que les blancs comme un cadavre furent ceux qui menèrent la danse qui ne pouvait être autre qu'une danse macabre.

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