mercredi 11 janvier 2023

L'absent

 

Ils vont mourir comme ils ont toujours vécu. On leur donne du divertissement comme on les a toujours divertit d’eux-mêmes et ils ne sentiront pas plus la mort passer qu’ils n’ont senti la vie passer, comme un divertissement qui touche à sa fin. Et dire qu’ils m’ont compté comme absent moi qui ait toujours été présent à moi-même. C’est en moi que j’ai senti la vie passer et eux en moi quand je n’étais pas en eux, quand personne n’était en eux, quand tout leur était extérieur et servait de milieu ambiant, au mieux de divertissement, au pire les ennuyait comme je les ai ennuyé par mon intériorité. Ils ne me voyaient pas. Comment m’aurait-il vu ? Je n’étais pas là où ils étaient. Et là où j’étais personne n’est venu me chercher, tandis qu’il m’est arrivé d’aller là où ils ne pouvaient qu’être, mais ils y sentaient mon mal être. Farouchement attachés à leur bien être comme ils l’étaient comment pouvaient ils alors ne pas me rejeter ? J’étais tout ce qu’ils ne voulaient pas voir. Leur miroir. Et pas celui des apparences flatteuses. Pas celui qu’ils flattaient devant leur miroir pour qu’il leur rende ce qu’il voulait voir était celui que je leur renvoyais. Moi qui dans leur sourire voyais une grimace et dans leur gaieté apparente une absence de bonheur véritable qui me faisait mépriser leurs plaisirs. Comme les cœurs misérables étaient ceux qui ne sentaient pas la misère, leur propre misère. Et le comble : je les voyais en rang et au garde à vous répondre présent. C’était le salut au drapeau ou à un enterrement. C’était leur vie qu’on enterrait présentement. De leur vivant. Et dire qu’ils parlaient de moi comme on parle des absents.

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