lundi 11 mars 2024

Être ou ne pas être avec les autres


Il pensait que jamais personne ne s'était jamais senti aussi seul que lui et ce n'était pas qu'il le fut, seul, mais qu'il n'arrivait pas a être avec les autres. En commençant par sa famille. Il n'était pas rare que sa famille lui dise: tu te crois mieux que nous. C'est l'impression qu'il leur donnait, mais l'impression qu'il avait et aussi loin qu'il put remonter dans son passé c'était d'avoir été seul malgré la présence des autres fussent ils les siens, et c'était parce qu'il n'arrivait pas a être avec eux. Très tôt, il est vrai, ils se débarrassèrent de lui, c'est qu'ils ne devaient pas être non plus avec lui même quand ils étaient avec lui sinon il leur aurait manqué comme ils lui avaient manqué parce qu'il avait toujours souffert de ne pas pouvoir être avec les autres. Seulement il serait le seul a éprouver ce sentiment s'il considérait que ça ne les avait pas affectés de ne pas pouvoir être avec lui. On s'habitue à tout. Ils s'y seraient habitués à ces longs mois passés sans le voir tandis que lui qui n'arrivait pas a être avec les autres il n'arrivait pas non plus a être seul et c'était là le grand drame de sa vie: si encore il avait aimé être seul, mais non. Il aimait alors contempler la nature et la mer surtout. C'était une chance car là où il vivait il y avait beaucoup de nature, une végétation dense on dit qu'il y a aux tropiques comme on parlerait d'une population dense, et la mer, il y avait beaucoup de mer, c'était le Pacifique il ne pouvait y avoir plus de mer que celle qui entourait la Nouvelle Calédonie. Cependant toute cette nature et toute cette mer agissaient en lui comme des activateurs de solitude. Jamais il ne s'était senti aussi seul quand leur compagnie. Quand l'on parle de solitude ontologique de l'homme on parle d'elles, car si l'homme était arrivé a être avec elles: la nature, la mer, il ne se sentirait plus jamais seul. Lui en tout cas il n'y était pas arrivé et n'y étant pas arrivé il cessa très vite d'être attiré par elles: la nature, la mer, et s'en était presque malsain, comme si c'était la mort qui l'avait attiré à elle, comme s'il avait voulu mourir. Il ne le voulait plus. On s'habitue à tout, répétait t-il. N'empêche que c'est dur à vivre que de ne pas arriver a être avec les autres et même s'il semblait en parler de façon amusée c'était tout le drame de sa vie. C'était sans doute d'avoir été abandonné très tôt quand il n'était qu'un bébé, et même s'il ne s'en souvenait pas et qu'il eut fallut pour qu'il le sache que sa grand-mère le lui dise il devait déjà le sentir si déjà dans le ventre de sa mère on sent les choses. La déréliction, ce mot qu'il avait trouvé dans le dictionnaire lui semblait correspondre au mieux à ce qu'il ressentait parce que malgré ce qu'il disait qu'on s'habitue à tout il ne s'était jamais habitué a être sans ses parents. Ah, s'il n'y avait eu que ses parents. Les femmes aussi. Ses premiers amours quand il y repensait ne furent rien de plus qu'un activateur (voire un accélérateur) à ce sentiment de solitude. Il ne sentait pas cette complétude et encore moins cette complémentarité. Il voyait plutôt un être qu'il aurait tant voulu atteindre et qu'il n'arrivait pas a atteindre, qu'il aurait voulu arraché à sa solitude et lui avec et que c'était impossible: qu'il ne serait pas elle, qu'elle ne serait pas lui, tout le contraire de ce qu'on dit. Il voyait aussi que cette volonté n'était pas partagée, que cette exigence n'était pas la leur, qu'elles se sentaient bien comme ça, que l'illusion seule leur suffisait et que quand cette illusion s'évanouissait c'était comme si jamais rien n'avait existé. Ça n'allait pas pisser très loin. C'est normal, c'étaient des filles qu'il se disait avec en lui un inévitable fond de misogynie que comme tout bon misogyne qu'il était il ignorait avoir. Y avaient eu Cimutru Joseph en même temps que Wayéméné Hélène qui était une canaque et un premier amour tué dans l'œuf et toujours pour cette histoire de communion avec les autres qui n'arrivait pas à se faire mais qui ne semblait inquiéter que lui. Il s'était dit que c'était le fait des femmes, qu'avec les hommes ça allait le faire. Cimutru Joseph était de l'île de Maré et il y retourna vivre comme lui qui était de France retourna vivre en France. Quand on a réussi a être avec les autres, qu'il se disait alors, c'est pour la vie, et il pensait bien avoir réussi a être avec Cimutru Joseph son ami d'enfance. Avec Internet il put le retrouver. Il comprit alors ce mythe qu'il ne faut jamais se retourner et regarder en arrière, bien qu'il ne fût pas Orphée et que Joseph ne fût pas Eurydice, et que l'île de Maré qu'il imaginait comme un petit paradis sur terre était loin d'être l'enfer, il avait donc pensait-il pour une fois toutes les chances de réussite de son côté. Joseph fut à la fois enthousiaste et bref. Il n'ignorait pas qui il était, il ne l'avait pas oublié: "je ne t'ai pas oublié" que lui dit Joseph et encore il ajouta: "on pense à toi", mais lui comprit très vite qu'encore une fois il n'était pas arrivé a être avec les autres, qu'il n'était pas avec Joseph, et c'était comme s'il n'avait jamais été avec Joseph, car il pensait que si l'on avait une seule fois réussi a être autrement que seul, c'est-à-dire a être véritablement avec l'autre, ce ne pouvait être que définitif, et que le reste n'était qu'illusion. Avec Joseph une illusion de plus était tombée et il se voyait renvoyer à sa solitude originelle. Il faut sauter un peu. Il faut en arriver à aujourd'hui. Aujourd'hui sa femme était malade et il s'étonnait de ne pas l'être lui aussi, qu'il put ne pas l'être montrait bien que l'on n'arrivait pas a être avec les autres. Jamais personne comme lui ne comprendrait aussi bien les pharaons qui voulaient amener tout le monde dans leur tombe: ils ne pouvaient pas plus que lui accepter que l'on n'arriva pas a être avec les autres, que les autres pouvaient bien mourir mais que nous on continuerait à vivre. Ca ne pourrait pas être le cas si on était arrivé a être avec les autres. Il fallait alors reconnaître qu'on y arrivait jamais et si ça ce n'était pas être seul alors qu'est-ce que c'était être seul. Non, les gens ne savaient pas ce que c'était qu'être seul, pas à ce point, sinon ils chercheraient un peu plus a arriver a être avec les autres, ou du moins ils ressentirait un peu plus cette impossibilité a être avec les autres, qui est quand on l'a cherché davantage, qui est tout le contraire de ce qu'on pouvait lui reprocher: de n'être pas assez avec les autres, quand plus que personne il en avait senti les limites et quand plus que personne il en avait refuser les limites. Mais n'était-ce pas la pire des illusions que la sienne, que celle de pouvoir s'entretenir à fond avec un éventuel lecteur, et celle que connaissait tous ceux qui comme lui écrivaient. Car il n'y avait rien que cela qui put les amener à écrire: le sentiment de ne pas arriver a être avec les autres et l'écriture comme une ultime tentative. Une tentative de rapprochement, de non indifférence, de sort commun ou à partager dans la pensée comme dans le sentiment. Bien sûr, tout cela n'était pas très clair. Les motivations, il voulait dire. Mais il se sentait mieux à écrire qu'à contempler un paysage: l'écriture n'était pas un activateur de solitude. Qui sait si l'on pouvait se retrouver en écriture, aussi bien que dans la lecture dans l'écriture, plus qu'en conversation en communion avec les autres, étrangement unis, jamais aussi présent que dans l'absence. 

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