Il se sentait de plus en plus tenu par les hommes et ceci qu’il en était moins l’obligé que jamais, mais l’aimant, qu’il chérissait de plus en plus la relation qu’il y avait entre eux. Cela n’avait pas toujours été le cas.
Il était né dans une famille de violents où les rapports entre parents et enfants et entre frères (il n’y avait pas de sœurs et, qui sait, si elles n’y auraient pas introduit un peu de douceur) étaient d’une extrême violence. Il n’avait jamais été un grand défenseur de la liberté, car c’est une grande et méchante liberté qui s’exerça très tôt contre lui et l’exposa aux autres, en commençant par les siens qui lui laissaient autant de liberté qu’il voulait pourvu qu’il ne soit pas entre leurs pattes sinon cela pouvait barder. Jamais par ailleurs il n’avait autant entendu parler de la liberté que par ceux qui avaient des protecteurs ou bénéficiaient de protections multiples et variées dont ils n’avaient eux-mêmes pas idée, et qui ne s’étaient pas sentis comme lui depuis sa plus tendre enfance vulnérable et exposé jusqu’à à ses propres géniteurs. Mais il se rappelait aussi qu’il n’avait chez lui pas beaucoup la parole et que l’habitude prudente était plutôt de se taire, parce qu’un seul mot de travers et … Il avait en quelque sorte vécu sous le régime de la terreur et ne s’y était soustrait que fort tard non pas, comme l’on pourrait l’espérer, de son propre chef, mais comme lâché par lui, qui était lâché par ses parents, et mis très jeune en internat, c’est-à-dire en liberté surveillée. Et les quelques moments libres qu’il avait il préférait encore les passer enfermé, plutôt qu’exposé comme il était et sans défense contre des gamins qui avaient plus de force sinon d’assurance que lui. Dans ces premiers temps la société des autres ne lui apparut donc que comme haïssable et ceci jusqu’à l’âge du service militaire. Il rapportait une anecdote qui le surprit lui-même, en quoi devait déjà s’opérer un changement dans son rapport au monde, et c’était d’avoir vécu avec un véritable bonheur ses quelques jours d’emprisonnement qui l’avait, pensait-il, soustrait au régime militaire qui était vécu par lui comme un régime autoritaire et de brimades au quotidien qui ne lui rappelait que trop l’internat ou tout autre vie en collectivité pour laquelle il ne se sentait donc pas fait. Dès qu’il avait pu se soustraire aux autres il l’avait fait prenant ainsi très tôt goût à une vie de solitaire, car la seule grande liberté qu’il était alors à même d’apprécier était celle de pouvoir être seul et non pas en société. On ne ferait par conséquent jamais de lui le chantre de la société. Désormais il ne la trouverait jamais bonne car il en avait trop souffert : en commençant par la société des siens puis des autres à qui il avait été exposé et qui, il fallait bien le reconnaître, n’avaient sans doute pas été la crème des hommes, les plus recommandables d’entre eux.
Voilà qui est dit, mais cet homme avait eu la chance de voir sa vie se prolonger un peu plus que lui-même ne l’aurait espérer, ainsi que de voir ses conditions de vie changer radicalement. Tandis que sa vie n’avait été pour lui que survie et qu’il commençait à un âge avancé à vivre seulement il lui semblait être sorti de l’enfer pour se retrouver au paradis, un paradis que cependant personne, ignorant son passé (ou comment il avait vécu ce passé), ne pouvait lui envier. Il leur aurait paru encore que trop solitaire quand jamais il n’avait été si sociable et comme il l’aurait dit lui-même ne s’était senti de plus en plus tenu par les hommes, ce qui était pour lui un sentiment nouveau et démontrait qu’il commençait à les aimer, que leurs rapports réciproques s’étaient modifiés favorablement avec le temps, bien qu’il ne puisse dire qu’ils soient totalement en sa faveur. Cependant il n’avait apprécié que leur force dont il avait toujours cherché à se préserver quand il appréciait maintenant leur faiblesse qui le faisait les aimer, qui le touchait. Il n’était donc pas si fort qu’il se disait aussi, et cela le rassurait et faisait qu’il se risquait davantage à les approcher, tandis qu’il n’avait cherché jusque là qu’à les fuir. Et s’entretenant avec eux il les connaissait mieux. Et cette meilleure connaissance les lui rendait plus aimables. Personne n’était plus pour lui ni bon, ni mauvais, mais c’était la relation qui s’établissait entre eux qui pouvait être bonne ou mauvaise. Entre nous, se disait-il, il y a qui serait plus ou moins doté de cette aptitude à établir une bonne relation avec les autres. Et ce reproche que par le passé il aurait eut tendance à faire aux autres il se le faisait maintenant à lui-même, à son peu d’aptitude à établir avec les autres de bonnes relations et cela pour s’en être trop longtemps défendu ou préservé. Mais plus que les autres c’est la liberté qui lui était devenue appréciable parce que moins source pour lui de dangers ou ressentie comme telle. La liberté n’était plus pour lui, tout du moins autant, la liberté d’être seul, sinon aussi celle d’être avec les personnes avec lesquelles il aurait choisi d’être ; et par conséquent pour lui une société oppressive était celle qui vous obligerait à être avec les personnes avec qui vous n’auriez pas choisi d’être. Qu’on ne lui parle donc pas de famille, d’internats pour les enfants, d’ehpads pour les vieux, de casernes ; que si tout cela pu être évité tout cela fut évité, et il croyait bon de rappeler que ceux qui avaient pu s’en exempter s’en étaient exempter, et surtout que ceux qui n’avaient pas pu s’en exempter n’en avaient pas été rendu meilleurs pour autant, bien au contraire. Les mariages forcées n’avaient jamais appris à personne à s’aimer, y en aurait-il encore pour le croire ?
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