vendredi 20 décembre 2024

Papa, maman, la bonne société et moi

 


Si les familles font de plus en plus de victimes, les familles finiront par tuer la famille, parce qu'il ne faudrait pas croire qu'il y aurait d'un côté ceux qui s'en prennent aux familles et seraient par conséquent les méchants et qu'il y aurait de l'autre les bons qui prendraient la défense des familles, que les premiers seraient étrangers aux familles quand les autres en seraient donc partie prenante, quand plutôt tous sont membres de la famille qui cependant et à l'image de la société reconnaîtrait de moins en moins les siens.

La famille un microcosme ou une micro-société dans laquelle si l'on n'était pas aveuglé par les sentiments familiaux on trouverait parmi les siens ce qu'on peut trouver partout ailleurs et pas des meilleurs ou pour être plus juste en son sein le pire comme le meilleur. Mais il n'y a que les victimes qui en parlent mal et elles auraient aussi tort en cela qui est de n'en dire que du mal que les autres de n'en dire que du bien. De moins en moins de bien cependant en serait dit ce qui laisse augurer que les familles fassent de plus en plus de victimes.

Comme il y aurait un disfonctionnement de la société, disfonctionnement contribuant à sa désagrégation, il y aurait un disfonctionnement de la famille contribuant à sa désagrégation. Or porter les plus faibles n'était-ce pas sa fonction comme ce devrait être aussi la fonction de la société. Quelle est aujourd'hui la place de l'enfant comme du vieillard autant dans la société que dans la famille? Qu'est devenu ce qui était le lieu de toutes les solidarités?

Je ne peux penser à la famille sans penser à mon idée de sacrifice, que plus personne n'est prêt à se sacrifier pour plus personne, que le sacrifié se pose aujourd'hui en victime quand il acceptait son sacrifice. Ce serait cela qui aurait changé car toujours les plus faibles sont sacrifiés. Si ce n'est plus l'aîné ce sera le petit génie que l'on couvera de soins et d'attentions. Et ce n'est pas toujours la mère que l'on verra porter l'enfant, pas toujours la mère la sacrifiée. C'est que tout le monde est appelé au sacrifice parce que justement il y aurait moins de vocation au sacrifice.

La mère d'un côté, le père de l'autre, les enfants de l'autre encore, quand aux grands-parents … comment parler de foyer, si la famille c'était le foyer, comment en parler aujourd'hui. Chacun ferait cavalier seul, on dit cela aussi de la société, mais comment alors parler encore de société. Dans la société aussi tout le monde se pose en victimes. La société ferait-elle plus de victimes ou c'est que là aussi l'on accepterait moins le sacrifice, que là aussi le sacrifié se poserait aujourd'hui en victime.

Mon "petit génie" de frère était venu me trouver par une froide nuit d'hiver où nous avons cheminé et parlé ensemble. Il y avait longtemps que je travaillais mais pour lui les parents auraient payés, seulement il avait voulu travaillé et pour cela avait interrompu ses études. Maintenant il ne voulait plus travailler. C'était trop dur. Je lui dis de reprendre les études, que les parents payeraient, que je n'étais pas contre. Sans doute était-ce pour m'entendre dire cela qu'il était venu me trouver. Après les croissants chauds au petit matin il partit. Je ne le revis plus avant longtemps mais je sus qu'il avait repris ses études.

La lutte des classes elle-même peut être vu à tort comme une remise en question de l'idée de sacrifice, car si l'on peut encore l'envisager et l'accepter au sein de sa famille: un père communiste se sacrifierait pour que ses enfants aient une bonne situation (dans la société) mais pas pour que les enfants de la classe aisée ou privilégiée aient une bonne situation dans cette même société parce que ce ne sont pas les siens. Ce n'est pas tant alors l'idée de sacrifice qui serait remise en question mais le sentiment d'appartenir à une même société, de faire société ensemble, comme serait aussi atteint à son tour et inéluctablement le sentiment de faire famille ensemble, d'appartenir à une même famille.

Le premier chapitre du premier livre de Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, commence par: "A mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait". Je crois que l'on pourrait en dire autant à ceux qui se sacrifient (et n'est-ce pas d'abord aux parents pour leurs enfants que l'on pense) qu'ils devraient regarder à deux fois pour qui ils se sacrifient. Car si l'idée de sacrifice n'est pas mauvaise en soi, comme toute chose n'est pas mauvaise en soi mais selon l'usage que l'on en fait, il vaut en effet mieux y regarder à deux fois avant d'en décider. Pour qui et pour quoi?. Et ce n'est pas renoncer au sacrifice que de se poser ces questions mais l'accepter plutôt que de le subir pour l'avoir décidé en connaissance de cause. C'est un véritable choix de société.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire