Je voudrais suivre un instant ma pensée ou plutôt je voudrais suivre un instant ma croyance, même si je me défie de toute croyance, parce que sans doute je pense encore que toute croyance comme toute pensée à sa raison d'être et c'est, qui sait, de supporter la vie telle qu'elle s'offre à nous.
Aussi je crois que les femmes mettent des enfants au monde pour ne pas être seules, autrement qu'elles ont beaucoup d'amants, ce qui est toujours pour ne pas être seules, et que leur plus grand attachement à leurs parents et le plus grand soin qu'elles leur portent c'est toujours et encore pour ne pas être seules.
Je crois que la mienne de femme est tombée malade de ne pas avoir eu d'enfants et à apprendre le décès de son père, quand la fracture avec la famille était déjà consommée; qu'une nouvelle famille de personnes affectées à sa personne (aux soins à la personne) a put un temps supplée à ce manque, reconstituer autour d'elle cette vie qu'elle ne pouvait concevoir qu'accompagnée, choyée d'êtres.
Je crois que l'homme qui a du mal à comprendre cela a du mal à comprendre les femmes et je crois que j'ai été cet homme. "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé". On voit bien que Lamartine était un homme. On voit bien que le romantisme est un romantisme d'hommes qui ne comprennent pas les femmes.
S'il suffit d'une femme à un homme pour que le monde soit repeuplé je ne crois pas que ce soit le cas pour une femme. L'exigence de la femme est une exigence d'êtres au pluriel. Pour la femme être n'est pas être seule, non plus qu'à deux seulement.
La femme a elle seule amène beaucoup de vies, porte beaucoup de vies en elle; elle les veut au monde; elle ne peut concevoir la vie autrement qu'habitée, et cette habitation qu'animée, elle la veut peupler d'êtres vivants.
Aussi je crois que la femme laisse un plus grand vide dans l'existence que ne laisserait un homme parce qu'elle comble un plus grand vide étant à elle seule plusieurs vies.
Sylvie, ma femme, va partir, et beaucoup de choses vont partir avec elle, de choses, que dis-je, d'êtres, de vies ou de vie, car sa vie n'a jamais été qu'une vie à la fois singulière et plurielle: toute la vie qu'elle rassemblait en elle, aussi qu'autour d'elle.
Je crois que la femme la plus seule n'est jamais aussi seule qu'un homme, bien que paradoxalement elle se sente infiniment plus seul qu'un homme, et c'est qu'elle peut infiniment moins l'être qu'un homme, seule.
Aussi quand je pense à l'être social par excellence je pense à ma femme plus que je pense à moi même qui suis un homme et que plus que cela tient à la nature de chacun cela tient à la place que la nature a donnée à chacun.
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