mercredi 9 juillet 2025

Le compartiment vide


Quand on a trop de choses en tête on peut tout dire mal pour tout vouloir dire en même temps. Je dois donc commencer ici l'histoire de mes pensées comme on commence toute histoire, par le début.

Je me trouvais dans un train de nuit que j'avais pris pour ce qui devait être pour moi un lieu d'enterrement. Et c'est un peu l'esprit où je me trouvais qui faisait que je pouvais aimer tout ce qui était aimable et c'étaient alors qui occupaient le même compartiment que moi.

Mais sur ma literie très tôt couché je finis par m'endormir. Quand je me réveillais j'étais à Latour de Carol où devait avoir lieu l'enterrement de ma femme. Je me retrouvais seul dans le compartiment. Tout ce qu'il y avait d'aimable s'en était allé.

Je dis cela à manière de parabole pour une humanité qui se réveillerait trop tard et se retrouverait comme moi tout seul. Un grand philosophe espagnol, Ortega y Gasset dit: "il y a moi et ma circonstance". Je crois que l'on peut dire la même chose de mes pensées.

Elles ne viennent pas toutes seules; ne sortent pas du néant, de "la nada", elles sont le fruit ou enfants de circonstances qui sont les miennes en un temps où l'argent avait pris une importance capitale.

S'immisçant au sein même du noyau humain qu'est la famille, aussi ma grande crainte était qu'on ne parle pas de qui venait de quitter notre humanité mais de successions, d'héritages, d'argent qui créé la scission, qui sépare davantage qu'il unit entre eux les membres d'une même famille.

Je pensais donc à la brutalité de l'argent puisqu'au lieu d'adoucir les mœurs comme le ferait la musique ou le chant il désintégrait jusqu'au noyau le plus dur de la société qu'est la famille. Avec l'argent on passait de la fusion à la scission de l'atome.

Est-ce que j'allais trouvé la force et le courage de leur dire, parce que là se posait le problème à chaque fois que se posait le problème de l'argent, que je n'étais pas un élément étranger et hostile comme il me fallait me convaincre moi-même que je n'étais pas en terrain étranger et hostile.  

Que je n'avais pas en tête de leur soustraire une part du patrimoine familiale sinon que j'étais moi-même une part de ce patrimoine et capital qu'on appellerait plutôt le patrimoine et capital humain; que l'humain devait donc être privilégié et l'argent ne servir qu'à assurer sa bonne existence ou relation.

Que plutôt que considérer, ce qui était mal considérer, que l'argent était comme un Joker qui permettait dans un jeu personnel de faire fi de toute autre carte que l'on pouvait avoir dans son jeu et que la brandissant à tout moment on pouvait s'assurer le gain de tout, il ne fallait pas oublier la carte humaine.

Parce que si l'humain était exclu de notre jeu on pouvait se retrouver comme moi dans ce train de nuit à mon réveil au matin dans un compartiment vide. Mais je n'aurais pas encore assez parlé de ce que j'entendais par la brutalité de l'argent, car il n'y a rien qui ne soit brutal en soi.

La brutalité n'est toujours qu'une brutalité de rapport. Or l'argent permet le rapport, l'échange, mais n'implique en rien que ce rapport, que cette échange soit brutal ; et au lieu de le rendre difficile il pourrait le rendre facile cet échange, ce rapport entre humain, le favoriser au lieu de le défavoriser.

Serait déjà beaucoup la simple considération que l'on ne vit pas avec l'argent mais avec des humains, et que se sont les humains plus que l'argent qui viendraient à nous manquer le plus. Mais sans doute, comme je l'ai déjà dit, cette considération venait de ce que je venais de perdre un être cher: ma femme.


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