jeudi 3 juillet 2025

Mes adieux à Nisa


J'étais à nouveau dans la chambre du mourant, ma femme, et moi-même j'y cherchais cette petite mort qu'on appelle le sommeil. J'en manquais. J'aimais alors à imaginer la vie comme une grande dette de sommeil qu'on contracterait jusqu'à désirer s'endormir à jamais.

Que c'était bon de s'allonger sur ce lit à côté du sien. Celui qui ferme les yeux ne craint pas, n'imagine même pas, le côté définitif que ça peut avoir comme moi je pouvais le voir ce jour-là, de toute façon, son désir le plus grand, est de dormir; c'est qu'il fait bon dormir.

Bien sûr, que cela me renvoyait à ce qui l'est moins, sûr: c'est qu'il fait bon vivre. Il ne faisait plus bon vivre pour ma femme. La morphine l'aidait a dormir. C'est une grande souffrance de vivre pour qui n'arrive pas à dormir. 

Par contre, ce n'est pas une grande souffrance de dormir pour qui n'arrive plus à vivre, me disais-je, sans doute à titre de consolation, aussi que c'est la perte qu'on lamente: celle du sommeil comme celle d'un être cher, et que ma femme ne perdait rien à dormir.

Elle ne se réveillerait plus. Je n'assisterais plus à son réveil. Inutile alors que mes yeux veillent. Je fermais mes yeux sur lesquels tombait une douce lumière. J'essayais d'être elle, de goûter à son repos, d'entrer dans son sommeil, quand ce qui me tenait en éveil c'était elle.

C'est que j'aimais ces yeux quand elle les avait ouverts. Ils étaient bleu comme le ciel. Avec en eux toute sa lumière. Et quand rien ne les avait figés. Comme pour l'éternité. Mais sans expression. Mais sans expression humaine. Mais sans expression qui ne soit elle.

Je ne sais pas ce qu'on voit quand on ferme les yeux et qu'on ne rêve plus, que je me disais, et c'est que je voulais encore voir ce que ma femme verrait avec ces yeux qui ne verraient plus.

Sur ses yeux j'avais écrit un poème le premier jour où ils m'avaient vus et c'était qu'ils s'étaient ouvert tout grand sur moi. Que chercherais je maintenant que je ne sais plus écrire de poème et qu'ils ne me voient plus sinon à faire avec ses yeux mes adieux à Nisa.


CITATION

"¿No es, al par -es un decir -, hija y madre de la aurora, imagen lo más fiel, si es que imagen es, de una luz dada por gracia, por simple amor, de una luz que sale a vernos por amor, por verdadero amor? De la Aurora, María Zambrano.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire