dimanche 22 septembre 2019

Un fait divers


Je ne dispose que de très peu de temps et d'encore moins de mémoire, et je n'aime pas non plus raconter des histoires, mais cela n'est pas une histoire : c'est un fait divers qui nous vient du Japon où je ne suis jamais allé. Je parlais avec un ami de préjugés de classe et comme je ne pensais pas que cela existât ailleurs qu'ici il me rapporta donc ce que lui avait dit de sa jeunesse un collègue nippon, et qui le surpris comme cela vous surprendra.

Kyoto, un jeune homme timide, un jeune homme timide aux yeux bridés, dois-je préciser, mettait pour la première fois de sa vie les pieds dans une boite de nuit. La vision kaléidoscopique qu'il eut de cette fille était sans doute le fait des spots qui l'éclairaient par intermittence et de façon partielle. Lui apparaissait alors une jambe ou un bras, une épaule dénudée, sa chevelure longue et soyeuse, enfin son visage rapidement entrevu, qu'il crut reconnaître comme étant celui d'une cousine éloignée, c'est ce qui lui donna le courage de l'aborder. Elle l'avait bien remarqué elle aussi, mais elle lui dit ne pas être sa cousine. Kyoto se rendit alors bien compte qu'elle était plus jolie que sa cousine, et elle s'appelait Siutu quand sa cousine s'appelait Chiutu, ce qui fait une grande différence pour un japonais. Elle avait aussi des yeux beaucoup moins bridés que les siens, mais qui sous l'agression permanente des spots lumineux tendaient naturellement à se refermer.

Siutu devait partir. Kyoto se proposa de l'accompagner. Il lui dit ne pas se sentir bien, que c'était la première fois qu'il venait en boite de nuit et que tout ce bruit et toute cette lumière finissaient par l'étourdir. Cela fit rire Siutu qui, comme pour se faire pardonner d'avoir rit de lui, l'embarqua vers la sortie en le prenant par la main. Dehors, Kyoto trouva Siutu encore plus belle et surtout elle se présentait toute entière à sa vue et il ne se lassait pas de la regarder. Mais qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, dépêche toi, ne vois-tu pas que je suis pressé, lui dit Siutu. Et puis elle partit d'un grand rire qui aurait fait rougir Kyoto si Kyoto n'avait pas été Japonais. Siutu cependant vit bien qu'elle le troublait. Tu avais raison Kyoto je suis ta cousine éloignée. Et elle repartit d'un grand rire. Siutu était jeune et aimait bien s'amuser. Kyoto rit un peu avec elle, mais serra encore plus fort la main de cette cousine éloignée qu'il ne voulait pas perdre. Kyoto tu me fais mal et c'est là qu'on doit se quitter, lâche-moi la main enfin, dit Siutu, en s'arrêtant un peu plus tard à la bouche d'un métro.

Il faisait presque jour maintenant et le visage de Siutu était très pâle comme celui de quelqu'un qui n'a pas beaucoup dormi et sans doute beaucoup danser, peut-être bu un peu pour tenir le coup. Elle ne paraissait que plus belle à Kyoto qui demanda à la revoir. Siutu y consenti par un baiser avant de s'éclipser rapidement à l'intérieur du métro. Kyoto sous l'effet du baiser resta un instant interdit. Quand il voulu la rejoindre, et bien qu'à cette heure il y eu encore très peu de monde, c'était trop tard, elle avait disparu. Pire encore, c'était comme si lui Kyoto, jeune étudiant trop timide et trop seul, n'avait fait que rêver d'une Siutu jolie et aimante, car enfin on ne disparaît pas ainsi. Mais il avait beau regarder dans toutes les directions il n'y avait plus de Siutu, si ce n'était cette porte entre-baillée qui l'invitait à entrer comme Siutu l'avait invité à le raccompagner. A bien y réfléchir, on aurait dit qu'elle l'avait laissée là entre-baillée pour lui Kyoto.

Il finit par l'ouvrir complètement cette porte et par s'engouffrer dans ce qui semblait être une cage d'escalier de service qu'il descendit pour se retrouver dans un local où il aperçut parmi d'autres préposées au ménage la belle Siutu déjà en tenue de travail. Siutu lui sourit timidement, plus pâle que jamais. Kyoto ne la trouva cependant pas plus belle pour autant. Sa princesse n'était pas une princesse mais une femme de ménage et Kyoto fort de sa condition d'étudiant, n'était-il pas promis à remplir de hautes charges une fois terminée ses études, ne répondit pas à son sourire et s'excusa simplement de s'être égaré, ce qui n'était pas faux. Il lui en voulait presque, quelle arrogance, dire qu'elle avait même prétendu être sa cousine. Il remonta les escaliers à la hâte. Que personne ne surprenne là Kyoto, le futur ingénieur. Car si Kyoto était timide il n'en était pas moins ambitieux.

Mais c'est un fait divers, un fait du quotidien, ne va pas lui trouver une portée générale, me prévient mon ami.

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