Enfin, me
dit-il. J’avais pris l’once létale. Mais comment le savait-il ? Comme s’il
avait entendu mon interrogation muette, à moins que mon visage lui-même ai
pris la forme d’un grand point d’interrogation. Cette lisibilité de nos
pensées figurait sur la liste des effets secondaires de la prise de l’once
létale. Il ajouta en souriant vous avez la
mine de quelqu’un qui vient de prendre une bonne dose de l’once létale. Je
souris à mon tour en guise d’acquiescement. Il s’était passé bien des années
avant qu’il ne réussisse à me convaincre et je savais bien que son sourire
n’était en fait qu’un soupir de soulagement, mais je ne voulais pas lui tenir
tête plus longtemps. C’était peine perdue. Il y avait maintenant bien trop longtemps
que la médecine avait renoncé à sauver des vies ou plutôt à agir comme si nous
étions immortel. C’était le sujet de conversation qu’on avait eu la dernière
fois que je m'étais rendu à son cabinet. Nous sommes tous programmé à mourir,
qu’il m’avait dit, et j’avoue que j’étais choqué qu’un médecin devant son
patient parle si librement de la mort et surtout cherche à le rendre à cette
idée. Qu’est-ce que j’ai docteur ? Il avait reçu mes analyses et je
m’attendais à ce qu’il ait une fâcheuse nouvelle à m’annoncer. Vos analyses
sont bonnes, qu’il s’empressa alors de me répondre, mais ce n’est pas de
cela qu’il s’agit sinon de l’once létale, n’en n’auriez-vous jamais entendu
parlé. J’en avais bien entendu parlé. Tous mes amis en prenaient et ils
avaient cette mine réjouie de ceux qui vont mourir. C’est l’impression que cela
me faisait en tout cas quand je les voyais et c’est ce que je ne me privais pas
de lui dire tandis qu’il cherchait à me convaincre. Nous avons trop
longtemps et inutilement lutter contre l’idée de la mort et cherchés à la
combattre. Les phrases qu’il avait prononcées ce jour-là résonnaient encore
en moi. La mort fait pourtant partie de la vie et nous l’avons enfin
intégrée comme une nouvelle donnée. Ce nouveau langage était celui de la
technique et de la science, du progrès, il avait aussi changé notre mode de
pensée autant qu’il était lui-même le révélateur de ce changement. Ce qui
pourrait passer pour de la résignation, une soumission à la fatalité, au destin
de l’homme, essayait-il de m’expliquer, était au contraire dénué de tous
sentiments et y faisait froidement face, de la façon la plus lucide qui soit.
En tant que médecin il devait apprécier au plus juste par son diagnostic — et
les analyses qu’il m’avait demandé de faire et dont il avait maintenant les
résultats — le programme de vie de son patient et déterminer la date de sa défunction. Il disait défunction, qu’il
entendait comme perte de toutes les fonctions, plutôt que mort qui n’avait à
ses yeux plus aucun sens, était un mot à bannir de son vocabulaire, qui
renvoyait à une terminologie désuète et pleine de pathos, indigne d’un homme de
science, et à une conception erronée de la vie et de la mort qui était comme le
pile et le face d’une même monnaie. Puis j’avais de la chance, mes résultats
étaient bons, il m’établirait un bon programme. De suite il me prescrivit la
dose létale qui me correspondait, sans se défaire de son sourire. Je me
demandais seulement si cela n’était pas ce qu’il disait à tout le monde, que
les résultats étaient bons et qu’il établirait un bon programme, car jamais
aucune date ne figurait. Le problème de la défunction ne concernait plus que
les autorités qui elles en seraient avisée en temps et en heure. Pas de
soucis à se faire là-dessus, qu’il me dit en me tendant l’ordonnance et en
me disant de revenir à lui quand je me serais enfin décidé à en prendre, que ça
changerait ma vie l’once létale, ce fut ses derniers mots avant de me conduire
gentiment vers la porte de son cabinet. Il avait bien dû s’en passer des années
depuis et ce n’est que me voyant à l’article de la mort, oui voilà c’est dit,
je ne me ferais jamais à leur nouveau langage et déontologie, que je me rendis
à leur croyance et fit mes emplettes à la pharmacie du coin. Je pris ensuite la
dose prescrite et m’en senti comme ragaillardi, c’est pourquoi je m’en revins
vers lui la mine réjouie, comme il me trouva et trouvait pratiquement tous ceux
qui se rendaient à son cabinet, sinon il augmentait la dose létale.
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