samedi 1 février 2020

L'once létale


Enfin, me dit-il. J’avais pris l’once létale. Mais comment le savait-il ? Comme s’il avait entendu mon interrogation muette, à moins que mon visage lui-même ai pris la forme d’un grand point d’interrogation. Cette lisibilité de nos pensées figurait sur la liste des effets secondaires de la prise de l’once létale. Il ajouta en souriant vous avez la mine de quelqu’un qui vient de prendre une bonne dose de l’once létale. Je souris à mon tour en guise d’acquiescement. Il s’était passé bien des années avant qu’il ne réussisse à me convaincre et je savais bien que son sourire n’était en fait qu’un soupir de soulagement, mais je ne voulais pas lui tenir tête plus longtemps. C’était peine perdue. Il y avait maintenant bien trop longtemps que la médecine avait renoncé à sauver des vies ou plutôt à agir comme si nous étions immortel. C’était le sujet de conversation qu’on avait eu la dernière fois que je m'étais rendu à son cabinet. Nous sommes tous programmé à mourir, qu’il m’avait dit, et j’avoue que j’étais choqué qu’un médecin devant son patient parle si librement de la mort et surtout cherche à le rendre à cette idée. Qu’est-ce que j’ai docteur ? Il avait reçu mes analyses et je m’attendais à ce qu’il ait une fâcheuse nouvelle à m’annoncer. Vos analyses sont bonnes, qu’il s’empressa alors de me répondre, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit sinon de l’once létale, n’en n’auriez-vous jamais entendu parlé. J’en avais bien entendu parlé. Tous mes amis en prenaient et ils avaient cette mine réjouie de ceux qui vont mourir. C’est l’impression que cela me faisait en tout cas quand je les voyais et c’est ce que je ne me privais pas de lui dire tandis qu’il cherchait à me convaincre. Nous avons trop longtemps et inutilement lutter contre l’idée de la mort et cherchés à la combattre. Les phrases qu’il avait prononcées ce jour-là résonnaient encore en moi. La mort fait pourtant partie de la vie et nous l’avons enfin intégrée comme une nouvelle donnée. Ce nouveau langage était celui de la technique et de la science, du progrès, il avait aussi changé notre mode de pensée autant qu’il était lui-même le révélateur de ce changement. Ce qui pourrait passer pour de la résignation, une soumission à la fatalité, au destin de l’homme, essayait-il de m’expliquer, était au contraire dénué de tous sentiments et y faisait froidement face, de la façon la plus lucide qui soit. En tant que médecin il devait apprécier au plus juste par son diagnostic — et les analyses qu’il m’avait demandé de faire et dont il avait maintenant les résultats — le programme de vie de son patient et déterminer la date de sa défunction.  Il disait défunction, qu’il entendait comme perte de toutes les fonctions, plutôt que mort qui n’avait à ses yeux plus aucun sens, était un mot à bannir de son vocabulaire, qui renvoyait à une terminologie désuète et pleine de pathos, indigne d’un homme de science, et à une conception erronée de la vie et de la mort qui était comme le pile et le face d’une même monnaie. Puis j’avais de la chance, mes résultats étaient bons, il m’établirait un bon programme. De suite il me prescrivit la dose létale qui me correspondait, sans se défaire de son sourire. Je me demandais seulement si cela n’était pas ce qu’il disait à tout le monde, que les résultats étaient bons et qu’il établirait un bon programme, car jamais aucune date ne figurait. Le problème de la défunction ne concernait plus que les autorités qui elles en seraient avisée en temps et en heure. Pas de soucis à se faire là-dessus, qu’il me dit en me tendant l’ordonnance et en me disant de revenir à lui quand je me serais enfin décidé à en prendre, que ça changerait ma vie l’once létale, ce fut ses derniers mots avant de me conduire gentiment vers la porte de son cabinet. Il avait bien dû s’en passer des années depuis et ce n’est que me voyant à l’article de la mort, oui voilà c’est dit, je ne me ferais jamais à leur nouveau langage et déontologie, que je me rendis à leur croyance et fit mes emplettes à la pharmacie du coin. Je pris ensuite la dose prescrite et m’en senti comme ragaillardi, c’est pourquoi je m’en revins vers lui la mine réjouie, comme il me trouva et trouvait pratiquement tous ceux qui se rendaient à son cabinet, sinon il augmentait la dose létale.

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