Plus il se passe de
choses dans le monde, moins il se passe de choses dans la vie des
gens. Ma grand-mère, toute la sainte journée devant sa télé, la
pauvre, me disait quand je la quittais d’être prudent. J’étais
alors agent de sécurité à la RATP (Régie autonome des transports
parisiens), et je trouvais les journées longues à traîner dans les
couloirs du métro sans avoir à se mettre sous la dent la moindre
petite agression sur voyageur et d’être obligé de se rabattre —
notre pain quotidien — sur les pauvres vendeurs à la sauvette dont
mes collègues, j’ose espérer, plus par manque d’activité que
par méchanceté ne se contentant pas de saisir la marchandise à la
vente détruisaient l’étal fait de tables pliantes… pas assez
vite pliées à leur goût. Tandis qu’à la télé il ne se passe
pas un seul jour sans apporter son lot d’agressions, de viols,
d’escroqueries — d’ailleurs on est passé à l’ère
industrielle en matière de faits divers et on ne parle plus que de
tueurs en série, fini l’artisanat, les artisans du crime — il y
en a encore qui, par milliers, échappent à tout ça : de trop
petits poissons sans doute qui passent entre les mailles du filet et
connaissent le métro-boulot-dodo.
C’est pourquoi je
dis : plus il se passe de choses dans le monde, moins il se
passe de choses dans la vie des gens. Dans la vie de ma grand-mère
aussi il y avait longtemps qu’il ne se passait plus rien. Mais elle
ne s’en rendait pas davantage compte que tous ceux qui sont au fait
de l’actualité et ne manqueraient pas de me dire, comme mon ami :
Mais
dans quel monde tu vis pour n’être pas au courant de la dernière
ignominie commise aux quatre coins du monde !…
quand tout se passe comme si c’était à deux pas de chez soi (d’où
la peur de ma grand-mère) tant le monde où l’on vit a effacé les
distances et aussi les différences, enfin tout ce qui nous sépare.
Une autre fiction. Mais quand tout le monde vit dans la fiction on
peut se demander dans quel monde tu vis.
Eh bien, je vais te
le dire mon ami. Je vis dans un monde où si l’on n’avait pas
donné un nom différent à chaque jour de la semaine je ne ferais
pas la différence entre eux, et je tiens cette différence pour
fictive. Les gens aussi si on ne leur avait pas donné des noms pour
les différencier je ne ferais pas la différence entre eux.
D’ailleurs, c’est embêtant, je n’arrive jamais à me rappeler
le nom des personnes ; c’est qu’elles ne doivent pas être
si différentes en fait. Quand on les connaît plus, c’est vrai, on
apprend aussi à distinguer les uns des autres et on peut mieux
retenir leurs noms. Mais les gens se connaissent de moins en moins.
Puis, dans mon monde, ils se ressemblent de plus en plus. C’est
comme les jours de la semaine : depuis qu’on ne va plus à la
messe le dimanche et depuis qu’on travaille aussi le dimanche les
jours se ressemblent de plus en plus ; et, réciproquement, les
jours de la semaine c’est comme les gens depuis qu’ils ne veulent
plus qu’il y ait de différences entre eux, depuis qu’ils
s’habillent tous pareil, depuis qu’ils parlent tous pareil,
depuis qu’ils mangent tous pareil, depuis qu’ils pensent tous
pareil. Je sais aussi, mon ami, que dans ton monde à toi on continue
à faire la différence entre les bons et les méchants, mais dans le
mien ils sont tellement mélangés qu’on peut prendre les uns pour
les autres sans se tromper vraiment
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