mardi 16 juillet 2019

Mais dans quel monde tu vis !!!


Plus il se passe de choses dans le monde, moins il se passe de choses dans la vie des gens. Ma grand-mère, toute la sainte journée devant sa télé, la pauvre, me disait quand je la quittais d’être prudent. J’étais alors agent de sécurité à la RATP (Régie autonome des transports parisiens), et je trouvais les journées longues à traîner dans les couloirs du métro sans avoir à se mettre sous la dent la moindre petite agression sur voyageur et d’être obligé de se rabattre — notre pain quotidien — sur les pauvres vendeurs à la sauvette dont mes collègues, j’ose espérer, plus par manque d’activité que par méchanceté ne se contentant pas de saisir la marchandise à la vente détruisaient l’étal fait de tables pliantes… pas assez vite pliées à leur goût. Tandis qu’à la télé il ne se passe pas un seul jour sans apporter son lot d’agressions, de viols, d’escroqueries — d’ailleurs on est passé à l’ère industrielle en matière de faits divers et on ne parle plus que de tueurs en série, fini l’artisanat, les artisans du crime — il y en a encore qui, par milliers, échappent à tout ça : de trop petits poissons sans doute qui passent entre les mailles du filet et connaissent le métro-boulot-dodo.
C’est pourquoi je dis : plus il se passe de choses dans le monde, moins il se passe de choses dans la vie des gens. Dans la vie de ma grand-mère aussi il y avait longtemps qu’il ne se passait plus rien. Mais elle ne s’en rendait pas davantage compte que tous ceux qui sont au fait de l’actualité et ne manqueraient pas de me dire, comme mon ami : Mais dans quel monde tu vis pour n’être pas au courant de la dernière ignominie commise aux quatre coins du monde !… quand tout se passe comme si c’était à deux pas de chez soi (d’où la peur de ma grand-mère) tant le monde où l’on vit a effacé les distances et aussi les différences, enfin tout ce qui nous sépare. Une autre fiction. Mais quand tout le monde vit dans la fiction on peut se demander dans quel monde tu vis.
Eh bien, je vais te le dire mon ami. Je vis dans un monde où si l’on n’avait pas donné un nom différent à chaque jour de la semaine je ne ferais pas la différence entre eux, et je tiens cette différence pour fictive. Les gens aussi si on ne leur avait pas donné des noms pour les différencier je ne ferais pas la différence entre eux. D’ailleurs, c’est embêtant, je n’arrive jamais à me rappeler le nom des personnes ; c’est qu’elles ne doivent pas être si différentes en fait. Quand on les connaît plus, c’est vrai, on apprend aussi à distinguer les uns des autres et on peut mieux retenir leurs noms. Mais les gens se connaissent de moins en moins. Puis, dans mon monde, ils se ressemblent de plus en plus. C’est comme les jours de la semaine : depuis qu’on ne va plus à la messe le dimanche et depuis qu’on travaille aussi le dimanche les jours se ressemblent de plus en plus ; et, réciproquement, les jours de la semaine c’est comme les gens depuis qu’ils ne veulent plus qu’il y ait de différences entre eux, depuis qu’ils s’habillent tous pareil, depuis qu’ils parlent tous pareil, depuis qu’ils mangent tous pareil, depuis qu’ils pensent tous pareil. Je sais aussi, mon ami, que dans ton monde à toi on continue à faire la différence entre les bons et les méchants, mais dans le mien ils sont tellement mélangés qu’on peut prendre les uns pour les autres sans se tromper vraiment

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