samedi 13 juillet 2019

L'arbitre

Il m'a toujours étonné. Je me suis toujours demandé ce qui pouvait amené quelqu'un a devenir arbitre. je ne parle pas des circonstances qui peuvent amener quelqu'un a devenir arbitre mais de ses prédispositions, pas de choses extérieures à sa personne, mais inhérentes à sa personne. Il faudrait d'abord dire que pour moi l'arbitre est l'homme en noir. Comme quelqu'un qui porterait le deuil de quelque chose. J'ai aussi lu dans ma jeunesse Le bourreau affable de J.Ramon Sender  --   si mes souvenirs sont bons, parce qu'il ne me reste plus que l'atmosphère qui se dégage à la lecture de ce livre, comme une fumée grise tirant sur le noir --  qui m'a pourtant profondément et durablement marqué quoique de façon indéfinissable. Il s'agissait là bien sûr d'un bourreau et non pas d'un arbitre. Mais il y a un point commun cependant entre eux: appliquer la sanction. Et un autre encore: on n'aime pas davantage les arbitres que les bourreaux. Est-ce pour la sanction qu'ils appliquent? Elle tranche pourtant un différent de manière radicale, si je puis le dire ainsi. Je ne devrais pas m'étendre davantage sur la figure beaucoup plus contemporaine de l'arbitre, mais qui ne cesse de me hanter comme si elle faisait resurgir avec elle tout un passé oublié. Elle provoque en moi un sentiment à la fois d'attirance et de répulsion. C'est qu'il y aurait à mes yeux aussi quelque chose de religieux dans la figure de l'arbitre. Un religieux laïque. Un religieux sans religion. Il y aurait l'orthodoxie. Il y aurait le code de déontologie. Il y auraient les lois, les règlements, les codes de bonne conduite, les coutumes qui font loi. Oui! il y aurait tout ça, mais il n'y aurait plus l'esprit qui gouverne tout ça, d'ou la dureté, l'aridité de la tache. L'arbitre n'appelle pas à un pouvoir divin et la sanction n'en est ressentie que comme plus cruelle et arbitraire.

-- Tu joues à quelle table? que je lui demandais
Il ne jouait pas. Il ne jouait plus. C'était du sérieux maintenant. Il arbitrait. Je le regardais. Et je ne dirais pas que je le voyais comme je ne l'avais jamais vu. Ah, oui! c'était donc ça. Il m'avait toujours fait penser à quelqu'un, mais jusque là je n'aurais su dire à qui: maintenant au moins cela avait l'avantage d'être clair: à un arbitre. Conclusion: on ne devient pas arbitre, on est arbitre ou on ne l'est pas. Et c'est pourquoi, vous comprenez, les circonstances qui font qu'on devient arbitre ne m'intéressent pas; car dans les mêmes circonstances qu'il m'évoquait néanmoins, comme pour se justifier de l'injustifiable, un autre n'aurait pas choisi de devenir arbitre, c'est-à-dire, d'être ce qu'il était mais au grand jour et au grand damne de certains: ces futures victimes au nom du règlement et des règles qui régissent le jeu d'échecs. Et cet air seigneurial que je lui avais toujours trouvé c'était donc ça: un air d'arbitre. Je ne doutais plus. Il était à mes yeux la figure incarnée de l'arbitre. Il se tenait bien droit, était habillé sobrement et proprement, ce qui n'est pas toujours le cas, il faut le dire, chez les joueurs d'échecs. Sûrement pas de couleurs criardes, un ton uni plutôt que bigarré, sinon je l'aurais remarqué, rien sur lui d'outrancier, peut-être du gris ou du noir, je le verrais bien en noir c'est pourquoi je ne peux l'affirmer avec tant de force que je voudrais. Comment dire: de toute sa personne émanait une certaine droiture, rectitude, et son regard était droit. Des arbitres j'en avais vu circuler entre les tables de jeu lors de tournois ou de championnat d'équipe mais aucun ne répondait comme lui à l'idée que je me faisais d'un arbitre. Non! ce n'était pas la circonstance, comme il semblait le dire, qui l'avait amené a être arbitre. J'avais joué avec lui et il avait respecté religieusement le silence imposé aux joueurs lors d'une compétition d'échecs. La coutume aussi qui veut qu'en début de partie les deux joueurs se serrent la main, puis à la fin de partie aussi, quelque soit le vainqueur ou le résultat. Une autre fois je l'avais croisé dans la rue, on avait bien échangé quelques mots, mais toujours cette distance froide et raisonnable qu'il semblait mettre entre lui et les autres. Je ne voudrais pas que l'on pense que tout ce que j'en dis vient comme à posteriori et que c'est une caricature que je fais. Non! d'ailleurs j'ajouterais que l'ayant regardé à mon tour droit dans les yeux (ce que je ne ferais pas avec un arbitre ou celui qu'il "était devenu") j'y avais trouvé comme une certaine douceur qui pour moi n'est jamais loin d'évoquer la perte et la douleur de la perte, mais de quelque chose d'indéfinissable comme peut l'être l'amour. Je me rappelle encore, non de quoi était fait son habillement, mais qu'il y avait quelque chose de respectable dans son attitude comme dans ce qu'il portait ce jour-là et qui renforçait aussi le sentiment de solitude altière qui émanait de sa personne. Il était effectivement seul et promenait son regard sur les promeneurs des bords de Marne. C'était un dimanche, jour de championnat d'équipe, mais il n'était pas encore arbitre. C'était ce même regard qu'il promenait  maintenant dans la salle de jeu où les joueurs étaient venus nombreux on aurait dit célébrer sa consécration comme arbitre.

Mon alter ego? Est-ce que tu me vois arbitre?, avais-je demandé bien plus tard et pas plus tard qu'aujourd'hui, que ce matin, à une visite. Oui! m'avait dit la visite. Et bourreau? Non! m'avait dit la visite, ne pouvant s'empêcher de rire. C'était donc le degré au-dessus. La visite n'avait pas voulu aller jusque là. Mais cette idée saugrenue qui ne lui avait pas traversé l'esprit n'était pas pour lui déplaire. Qu'est-ce qu'il pensait des arbitres? On avait alors parlé foot. Comme si il n'y avait d'arbitres qu'au foot. La visite avait aussi lâché le mot autorité. L'arbitre c'était l'autorité. Tiens, comment n'y avais-je pas pensé plus tôt: cette autorité trop souvent contesté sur l'échiquier il aurait voulu l'imposer autrement. Pour cela il lui avait fallu renoncer à jouer, mais la vie est faite de renoncements, d'apparents renoncements, de faux renoncements (il n'avait pas renoncé à imposer son autorité), et c'est peut-être aussi là ce qui apparentait le plus mon arbitre au religieux, même s'il ne tenait pas son autorité d'un pouvoir divin et que par conséquent le caractère arbitraire de ses décisions pouvaient être remis en question. Je ne sais pas non plus si l'on peut parler de foi ou de vocation, mais il est vrai que l'on ne se bouscule pas au portillon pour être arbitre: les clubs d'échecs offrent des formations à qui voudrait bien le devenir, et c'est comme cela qu'il l'était devenu autant qu'on peut le devenir. Oui! m'avait dit la visite qui m'avait longuement regardé, qui avait longuement appuyé d'un regard son oui qu'il me voyait bien arbitre. J'avoue y avoir pensé puisque mon club offrait des formations gratuites, mais je ne m'y voyais pas moi arbitre. C'est comme ça: on se projette et on se voit ou ne se voit pas sur l'écran de notre projection. C'est une méthode infaillible pour savoir qui l'on est. Connais-toi toi même, cette invitation de Socrate à l'introspection je vous invite à en faire une projection de vous-même, ça marche à tous les coups, je répète: on se voit ou on ne se voit pas. Moi je ne me voyais pas arbitre et l'on aurait pu m'offrir tous les stages du monde que je n'aurais pas été pour autant arbitre. La visite n'avait pas fait que me regarder, il faut croire que les apparences peuvent être trompeuses, mais avait aussi ajouter à cela quelques mots qui étaient l'idée qu'elle se faisait de l'arbitre et que je n'étais pas loin de partager avec elle. J'avais l'aspect de quelqu'un de plutôt sérieux et réservé, ma visite l'avait remarqué et je ne pouvais le contester raisonnablement. Sans doute avait t-elle aussi vu sans le voir, mais cela aurait aussi eu une influence sur sa réponse, que le noir, si l'on peut parler du noir comme d'une couleur, était ma couleur préférée, et toutes les nuances du gris tirant vers le noir, avaient ma préférence sur tout ce qui était flashy et tendance. Peut-être aussi dans mon oeil avait t-elle vu ma visite quelque chose qui portait malheur ou, pour être plus précis, qui portait le malheur, cette certaine douceur dont je parlais auparavant et qui ne trompe pas. Le jour de sa consécration, je m'en souviens encore, j'avais donc rejoint ma place, je veux dire ma place de joueur et, non sans l'avoir salué respectueusement, comme on le fait avec un officiel, j'avais laissé mon ancien camarade de jeux à sa place qui était maintenant celle de l'arbitre et promener son regard souverain, impérieux, sur toute la salle, tandis que le mien n'allait plus quitter l'échiquier au point d'en oublier ce regard d'aigle qui planait au-dessus de lui, un regard qui n'était pas divin mais qui était celui de l'autorité.

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