Nos ancêtres les gaulois. Le père de Kamadja apprenait
aux petits kanaks qu’ils avaient des ancêtres gaulois. Kamadja devait avoir
appris en même temps que Cimutru Joseph, que Cilane Noël, que Nakédé Pierre,
que Wayéméné Hélène, que Rosina, que Avocat… qu’ils avaient des ancêtres
gaulois. Cette fiction de l’histoire répondait sans doute à la nécessité de
forger, quoique fausse et créée de toutes pièces, une identité commune et
nationale. Kamadja voyait bien pourtant que les petits kanaks n’étaient pas
comme lui et les petits kanaks devaient bien voir eux aussi qu’ils n’étaient pas
comme Kamadja, et sans doute en avaient-ils même plus conscience que Kamadja de
leurs différences qui n’étaient pas seulement une différence de couleur de peau
qui était la seule que Kamadja pouvait voir. Tandis que Cimutru Joseph, que
Cilane Noël, que Nakédé Pierre, que Wayéméné Hélène, que Rosina, que Avocat… se
faisaient une idée de qui était Kamadja et d’où venait Kamadja, et bien que
cette idée fût fausse, c’était mieux que pas d’idée du tout. Car Kamadja
n’avait aucune idée lui de qui pouvaient bien être les kanaks et d’où ils
venaient. Si Kamadja avait alors un reproche à faire au père de Kamadja et
à tous ceux qui comme le père de Kamadja parlaient aux petits kanaks de leurs ancêtres
gaulois, ce n’était pas qu’ils leur en parle des gaulois aux petits kanaks,
mais plutôt qu’ils ne parlent pas à Kamadja des kanaks, de l’histoire kanak, de
la vie des kanaks, plutôt que de lui parler à lui aussi de la vie des gaulois,
car Kamadja était appelé à vivre avec les kanaks, pas avec les gaulois.
Abel Wadra recevrait Kamadja chez lui. Kamadja ne
l’oubliera jamais. Avec Abel Wadra c’était toute la kaniky qui ouvrait ses
portes à Kamadja. Abel Wadra, comme le père de Kamadja, apprenait aux petits
kanaks que leurs ancêtres étaient gaulois comme il l’avait lui-même appris.
Mais ce n’était pas parce qu’ils avaient les mêmes ancêtres que Abel Wadra
recevait chez lui Kamadja, mais parce que Abel Wadra était un homme bon et que
cet homme bon avait accepté d’être son correspondant à Nouméa où il serait
interne, le correspondant d'un zoreil. Si on n’avait alors dit à Kamadja que les kanaks étaient des sauvages
Kamadja aurait dit que non, et il aurait cité pour exemple Abel Wadra. C’était
ainsi que Kamadja apprenait petit à petit qui étaient les kanaks. Chez Abel Wadra
tout le monde pouvait aller se servir dans les grandes marmites qui étaient
toujours à chauffer sur la gazinière et tout le monde pouvait dormir sur des
nattes. Kamadja, qui n’avait jusque-là dormi que dans des lits avec sommier et matelas,
se demandait si ses ancêtres les gaulois avaient dormi sur des nattes et mangé tous ensemble dans de grosses marmites. C’était la coutume. La coutume était un
mot nouveau pour Kamadja. Il l’apparenta au monde kanak, à la kanaky, car
jamais aucun professeur du Lycée Lapérouse à Nouméa n’en avait parlé en classe,
pas plus que le père de Kamadja. C’était un mot cependant qu’il pouvait
entendre dans la bouche de Joseph, de Pierre, d’Avocat… qui, quand Kamadja ne
comprenait pas, lui disait que c’était comme ça, que c’était la coutume, cela
n’avait pas besoin de plus d’explications pour Joseph, pour Pierre, pour
Avocat… mais Kamadja aurait lui bien eu besoin qu’on lui en dise plus long.
Les kanaks étaient très secrets là-dessus, c’est la deuxième chose qu’appris
Kamadja, comme que tout ce qu’il devait apprendre d’important sur les autres ne
lui serait jamais dit, qu’il lui faudrait le découvrir par lui-même. Si Cimutru
Joseph repartait chez lui il pouvait dire à Kamadja qu’il rentrait chez lui à
la tribu. Kamadja avait bien vu des cases mais il ne pouvait pas imaginer que
Cimutru Joseph son camarade de classe, qui dormait à l’internat comme lui dans
un dortoir qui comptait deux rangées de lits superposés, habita une case, pourtant, pour un zoreil
comme Kamadja la tribu c’était des cases, puis, il comprit que pour Cimutru
Joseph la tribu c’était surtout la coutume et peut-être y connaissait-il la vie
que lui avait fait connaître chez lui Abel Wadra. Voilà tout ce que se disait
Kamadja, mais sans être sûr de rien et sans pouvoir en savoir plus, car Cimutru
Joseph n’était pas plus bavard que Abel Wadra pour ce qui était de parler de la
coutume ou de la tribu. Kamadja n’était plus très sûr non plus d’avoir ses entrées
dans le monde de la kanaky, comme de ce que leurs ancêtres étaient les gaulois.
Les kanaks étaient prudents, réservés, mais gentils avec Kamadja. Pas tous
cependant, Kamadja n’était pas Kamadja pour tous les kanaks, pour certains il
n’était qu’un zoreil, et Kamadja apprit à ses dépens que certains kanaks
n’aimaient pas les zoreils. Ils frappaient Kamadja parce qu’il était un zoreil
et qu’eux ils étaient des kanaks, et Kamadja n’osait pas pour autant leur
rappeler qu’ils avaient des ancêtres communs qui étaient les gaulois, Kamadja
avait l’impression qu’avec ces kanaks là ça ne marcherait pas. Mais il y avait
une chose, une troisième chose, que Kamadja apprit des Kanaks qui n’aimaient
pas les zoreils et avec qui ça ne marchait pas les ancêtres gaulois, c’est
qu’ils étaient loyaux : jamais ils ne frappaient Kamadja quand il était au
sol, terrassé, ce que le père de Kamadja lui ne se privait pas de faire. Mais Kamadja
se rendait bien compte que dans l’ensemble beaucoup de choses continuaient de
lui échapper. Il faut dire pour sa défense qu’il avait cet âge où l’on ne
comprend déjà pas très bien les choses qui se passent en nous, comment
comprendrait-on alors davantage les choses qui se passent chez les autres. Les
reproches de Kamadja, s’il avait été en âge et en mesure de les faire, reviendraient
aux adultes qui les avait mis tous ensemble à l’internat sans rien leur
apprendre aux uns des autres, comme en leur disant : allez, maintenant
débrouillez-vous entre vous, nous on s’en lave les mains. C’est qu’à
l’internat ils n’étaient pas mieux que le père de Kamadja, ils n’avaient à leur
donner pour toute réponse, s'ils se battaient entre eux, que des punitions plus stupides les unes que les
autres : copier mille fois tel verbe à tous les temps et tous les modes.
Peut-être que cela leur apprenait la conjugaison française mais pas à conjuguer
leurs efforts, encore moins leurs pensées, leurs sentiments. Si chacun, aurait
pu se dire Kamadja, avait en tête des données différentes (procédant d’une
culture et de traditions différentes) comment pouvaient-ils penser, sentir, les
choses de la même façon. Mais sans se dire tout cela Kamadja avait bien l’impression
qu’ils ne se comprenaient pas, que c’était comme s’ils ne parlaient pas la même
langue. Et c’est la quatrième chose que Kamadja appris des kanaks, car cela non
plus les professeurs du Lycée Lapérouse ne semblaient pas le savoir davantage
que le père de Kamadja, c’est que les Kanaks avait une langue, pas seulement
une langue mais plusieurs langues à eux, et qui n’étaient pas le français.
Jamais Kamadja n’avait vu son ami Avocat de la tribu de Kouaoua sur la Côte Est
si content que quand il lui dit qu’il avait compris ceux d’une autre tribu de
la Côte Ouest et qu’ils devaient avoir des ancêtres communs. Cette joie
qu’Avocat aurait aimé partager avec Kamadja, Kamadja eut du mal à y participer,
il était si étonné d’apprendre qu’Avocat, qu’il avait toujours entendu parler français, eut une langue qui ne soit pas le français. Au Lycée Lapérouse ils
apprenaient ensemble l’anglais, l’espagnol, pas les langues kanaks. Pourtant,
Kamadja ne pouvait s’empêcher de penser que les langues kanaks auraient pu lui
en apprendre beaucoup sur les kanaks, ou peut-être simplement et comme toutes
les langues leur permettre de pouvoir se parler, car la plupart du temps ils ne
se parlaient pas, et quand ils se parlaient ils ne se comprenaient pas.
A Luc Enoka Camoui
A Luc Enoka Camoui
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire