Je me souviens encore de cet écrivain, il n'y a pas si longtemps que cela, à l'institut Cervantes, un club de lecture dont je faisais parti. Arrivé seul, comme à mon habitude, sur les Champs-Elysées, par le RER ligne A, plus qu'à descendre l'avenue Marceau, à pieds, bien sûr, en laissant l'Arc de Triomphe dans son dos. Puis, avant de rejoindre La Seine, ne pas rater la rue Quentin Bauchard. Je ne sais pas pourquoi je dis tout ça, sans doute parce que cela répondait à mes pensées du moment qui partaient dans toutes les directions au risque de me faire perdre ce rendez-vous avec l'auteur Catalan de langue espagnole. La nature indifférente des touristes à nos préoccupations particulières me choquait moins, moins qu'à mon père à l'heure de mourir l'indifférence de la nature; c'est que je devais les rejoindre dans leur exubérance, dans leur exaltation. J'avais lu son livre, quoique pas entièrement mais suffisamment pour savoir "por dónde van los tiros". Cette phrase qu'il a dite avant de partir: "qu'on pouvait lui faire confiance qu'ils y en auraient d'autres livres "contre la famille". C'est par là qu'allaient les tirs. Mais son bouquin il l'avait écrit en recueillant des souvenirs d'enfance et les dires d'un certain oncle, puis après il avait laissé aller son imagination d'écrivain et son idéologie marxiste dont il se réclamait encore. Il se défendait pourtant d'avoir eu une enfance malheureuse comme le protagoniste de son livre qui connut la pauvreté et l'internat, mais pas ses parents. La réussite aussi, cette réussite qui vous rend encore plus seul et n'exclut pas la trahison des siens. Beaucoup de choses que j'avais envie de lui crier au visage comme les pauvres sont pauvres ils ne sont pas marxistes, comme les riches sont riches ils ne sont pas capitalistes; et que si la condition fait l'homme elle fait le pauvre comme elle fait le riche, mais pas plus le marxiste que le capitaliste; comme aussi que le sans famille est sans famille ni contre, ni pour, sans. Seule l'idéologie fait le marxiste ou le capitaliste. Seule l'idéologie fait écrire des livres pour la famille ou contre la famille. J'ai dit des choses contre mon père, j'ai dit des choses contre ma mère, j'ai dit des choses contre mon frère; mais je n'ai rien dit contre la famille ou pour la famille, je ne suis ni pour ni contre, sans. On peut seulement se lamenter que cela se passe mal entre les hommes d'une même famille ou pas. Mais quand on a connu ce que d'autres racontent, l'internat mais pas ses parents, on se rend bien compte de la différence et du mensonge de la fiction; pire encore, si l'on veut en parler comme je le voulus en m'adressant à l'auteur, on se rend compte de la part d'incommunicable, d'indicible qu'il y a dans toute vie qui ne supporte pas le mensonge, dans toute réalité qui ne supporte pas le discours, c'est-à-dire ce qui court autour sans jamais en atteindre le centre. On parle de vérité psychologique des personnages, laissez moi rire, comme si on était à leur place, il faudrait d'abord qu'ils existent. Tayeb m'a dit qu'il ne peut plus lire, qu'il lisait avant, mais maintenant il n'arrive plus. Avec la famille qu'il a ou qu'il n'a pas. Tayeb est très famille mais il est seul. Je ne sais pas pourquoi je dis tout ça, sans doute parce que je comprends mieux Tayeb à la lecture de tout ce que je viens de dire sur la famille qui est un sujet sans fin.
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