On parle de misère sexuelle mais jamais à titre
personnel quand ça touche tout le monde, qu’il se disait. Mais ça faisait
combien de semaines déjà qu’il se promenait là où ils s’étaient rencontrés par
le plus pur des hasards, celui dont on dit qu’il fait les rencontres, alors
qu’il savait que les rencontres n’étaient jamais qu’imparfaites et qu’à ce
titre même elles ne méritaient peut-être pas de s’appeler des rencontres ;
et en parlant d’Hélène il hésitait encore à le faire. Les jours suivants sans
s’être rien dit ils continuaient cependant à se rencontrer en promenant leurs
chiens sur les bords de Marne et si cela pouvait toujours paraître le fait du
hasard ce ne l’était plus aussi qu’imparfaitement car ils savaient l’un comme
l’autre qu’ils pouvaient s’y retrouver ; d’ailleurs Hélène avait-elle
choisi volontairement une autre promenade depuis qu’il ne la voyait plus, elle
et son chien. C’est par hasard aussi que la dernière fois qu’il l’avait croisée,
et c’était plus tout à fait dans les mêmes heures et pas non plus tout à fait
sur les bords de Marne, sinon une rue plus haut où il n’y aurait pas de chance
qu’ils se rencontrent si ce jour-là il n’avait lui aussi changé d’itinéraire
seulement parce qu’une course se disait-il l’avait amené à le faire, mais peut-être
déjà la cherchait-il ailleurs que là où ils s’étaient vus parce que plus tôt
dans la journée et c’était « leur heure » il ne l’y avait pas vue,
mais cela il n’osait se l’avouer. Ils firent une fois de plus et d’un commun
accord, après qu’il lui eût demandé la permission de l’accompagner, une longue
promenade ensemble et ce fut la dernière. Il se rappelait pourtant qu’Hélène
s’était montrée toute aussi chaleureuse et enthousiaste, et il ne se rappelait
pas lui non plus avoir montré autre chose que ce plaisir qu’ils semblaient
avoir à être ensemble sans rien se promettre l’un à l’autre, pas même de se
revoir le lendemain. Mais ce jour-là il n’aurait pas dû la revoir et c’était
donc peut-être la veille qu’Hélène avait décidé de ne plus le revoir et il devait
alors réfléchir sur ce qui avait bien pu se passer la veille pour qu’Hélène eût
prise une telle décision, mais c’était trop demander à sa mémoire, sans doute
n’avait-il pas non plus lui-même trop pensé à elle pour retenir quoique ce soit
de l’échange qu’ils avaient pu avoir, ou ne voulait-il pas y croire plus
qu’elle, ou encore sa situation à lui et peut-être aussi la sienne à elle
l’empêchait ou les empêchaient à eux deux de s’investir davantage et lui
préféraient-ils ainsi ce jour le jour, sans lendemain. Chaque jour, de ce jour
le jour, qui leur en avait appris un peu plus l’un de l’autre et tous ce qu’ils
apprenaient l’un de l’autre ne pouvaient à son sens que les rapprocher ou
étaient-ils comme deux routes parallèles, celles que tracent le destin et qui
par trop parallèles ne peuvent pas se croiser ou interférer l’une sur l’autre
mais poursuivre séparément leur destinée car de ces deux-là, et s’ils en
restaient là, on n’aurait même pas pu dire que leurs routes s’étaient croisées.
Dans ce que lui avait dit Hélène de sa vie et d’elle il y avait ce sein en
moins qu’on avait dû lui enlever et son visage et ses mains étaient encore
toute et anormalement gonflées tel qu’il avait pu le remarquer lui qui
d’aventure ne remarquait rien, quand là c’était l’inverse, elle qu’il voyait et
le paysage qu’il ne voyait plus et c’était presque, comme elle n’était plus là
faisant écran entre lui et la nature, s’il avait plaisir à retrouver cette
lumière particulière du bord de Marne avec tous ces reflets et le scintillement
de l’eau et les feuilles dorées ou vertes qui luisaient sous le soleil en ces
premiers jours d’été, si son absence ne venait aussi tout gâcher. Hélène disait
y avoir échappée de peu, c’est de la mort qu’elle parlait, et de ses cheveux
qui étaient tombés puis avaient repoussé, elle avait parlé aussi. C’est
pourquoi il ne pouvait s’empêcher de penser que son mal l’avait peut-être
rattrapé. Hélène lui avait demandé son numéro de téléphone mais ne l’avait
jamais appelé. Ce coup de fil qu’il avait reçu où une voix très faible, comme
inaudible, s’était interrompue avant qu’il ne raccrocha en se disant que
c’était encore une erreur et que la personne allait raccrocher comme cela
arrive souvent, négligeant de s’excuser et comme cela avait l’art de l’irriter
il avait pris les devants, mais après il ne pu s’empêcher de penser et si
c’était Hélène. Hélène savait que sa femme à lui, car il était marié, quand
Hélène venait de se séparer de qui n’avait pas pu supporter son cancer et
l’ablation, était malade d’Alzheimer depuis de nombreuses années. Il lui avait
aussi dit qu’Hélène était le nom de la première femme qu’il avait aimé et qu’il
continuait à aimer ce nom. Avait-il précisé que cette Hélène, la première
Hélène était une Noire ? Oui, parce qu’il se rappelait qu’Hélène, la
dernière du nom, il n’y en aurait pas d’autre, il ne voulait pas qu’il y en eût
d’autres, lui avait dit qu’elle trouvait que non seulement les Noirs avaient un
beau corps mais avaient pour la plupart d’entre eux le souci de bien
s’habiller. Il ne pouvait pas l’oublier car les jours suivants il avait fait un
peu plus attention que d’habitude à son habillement. Puis, dernièrement, il
s’était à nouveau relâché. C’est vrai, qu’il n’y croyait plus. Pourquoi elle
n’appelait pas ? Pourquoi elle ne revenait pas promener son chien sur les
bords de Marne où chaque jour à la même heure il le prenait lui son chien et
même son livre pour se donner le change, car il se disait que c’était pour
sortir son chien et lire tranquillement sur les bords de Marne, pas pour Hélène,
qu’il le faisait. Mais il levait les yeux de son livre dans l’espoir de la voir
comme il l’avait vue la première fois, souriante et causante ; où il ne
les levait pas, se retenait encore un peu de les lever, comme quelqu’un qui
aurait voulu entretenir un peu plus longtemps l’espoir que quand il les
lèverait ses yeux ce serait pour la voir. C’était d’ailleurs dans Faulkner
qu’il avait relevé cette phrase Est-ce que vous n’avez pas découvert… que
les femmes et les enfants sont une chose qui n’a jamais été d’aucune rareté,
et c’est vrai qu’on le disait encore qu’il y avait plus de femmes que d’hommes
et qu’il lui suffisait aussi de lever les yeux de son livre pour le constater
comme pour constater qu’il n’y avait toujours pas d’Hélène en vue.
Puis, il rentrait bredouille et si on lui avait
demandé s’il avait vu Hélène il aurait dit qu’il fallait qu’il soit tombé sur
la tête ou bien bas pour s’amouracher d’une femme avec un sein en moins et
qu’il ne s’attendait pas à la voir, du moins ne l’espérait pas ; c’est ce
qu’il se disait aussi rageur à la pensée que ce soit, ce qui était bien pire,
encore plus offensant, que ce soit une femme avec un sein en moins, qui fasse
tout désormais pour l’éviter, allant jusqu’à changer son itinéraire, se privant
d’une promenade aussi agréable que pouvait l’être une promenade en bord de
Marne, pour ne pas avoir à le croiser sur sa route. Et même cette rage qu’il
avait maintenant contre elle lui déplaisait en cela qu’elle ne devrait tout au
plus que le laisser indifférent et qu’il n’était pas bien, pas convenable non plus de sa
part, d’en vouloir à une femme à qui il manquait un sein. Mais il y avait bien
une chose qu’il ne pourrait jamais lui reprocher à Hélène c’est de lui avoir dit qu'il lui manquait ce sein quand son habillement par ailleurs le dissimulait aussi soigneusement, pour ne pas dire aussi précautionneusement que l'autre tandis que lui, et cela aurait été le bouquet final, l’apothéose dantesque,
pourquoi ne lui avait-il pas dit et jusqu’à quand lui aurait-il caché qu’il y
avait longtemps qu’il ne bandait plus ? Ou l’aurait-elle appris mais de
qui ? Ou cette intuition toute féminine lui aurait-elle dit ? Ce qui
expliquerait tout.
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