Ce qu’il savait de l’idiot c’est ce qu’il savait de
lui-même, mais pas ce qu’il savait de lui-même par lui-même mais par les
autres. S’il avait voulu jouer à l’idiot il n’aurait pu mieux faire qu’il
n’avait fait en réalité, rien d’étonnant alors à cela qu’on le prit pour un
idiot, et, comme il ne l’avait pas fait
exprès non plus pourquoi n’admettrait-il pas qu’il le fût ? Pourquoi ne se
rendrait-il pas à ce qui était une évidence pour tout le monde ? Et le traitement
qu’on lui avait toujours réservé fait de mansuétude plus que de compréhension
n’était-il pas le traitement que l’on réserve à l’idiot ? Comment
aurait-il pu par exemple avoir été floué de ce qui aurait dû lui revenir, le
simple fait même qu’on se le fut permis montrait bien que l’on pensait avoir
affaire à un idiot, ce qui se vérifia puisqu’il ne s’en défendit pas autrement
que par des gémissements incompréhensibles qui ne pouvaient être que ceux d’un
idiot auquel par conséquent aucune justice ne pouvait être rendu. Puis on
s’était servi de lui quoique n’y avait pas réussi complètement, il faut un
minimum d’intelligence pour servir, il ne l’avait pas ou en tout cas n’en avait
pas fait la preuve. Si on lui en voulait ce n’était donc pas d’être idiot mais
d’avoir mal servi, quoique si l’on avait été cohérent là-dessus on aurait compris que par
là même on ne pouvait pas lui en vouloir. L’idiot qui était très seul, il n’y a
pas plus seul qu’un idiot, n’ignorait cependant pas que la part la plus
profonde et la plus cachée du cœur de chacun lui revenait et qu’au fond
personne ne le détestait. Personne non plus n’aurait voulu s’afficher trop
longtemps avec lui, l’évitait, lui souriait, échangeait un mot ou deux s’il s’y
sentait obligé ; les femmes qui de l’idiot s’imagineraient… en privé ne s'en seraient pas privées mais en public mieux valu qu’on ne les vit pas car que
pouvaient-elles faire d’autre avec un idiot. Il n’était pas bête au fond que
tout le monde se disait, mais au fond tout le monde savait que c’était un
idiot. La preuve en était qu’il ne se prêtait pas à l’hypocrisie générale. On
aurait dit un enfant qui n’était plus un enfant. Autant dire un adulte qui
aurait encore l’intelligence d’un enfant. Certes il y a des enfants doués. Mais
on n’aurait pu dire que c’était un enfant doué. Les enfants doués on les
reconnaît à cela qu’ils ont l’intelligence d’un adulte alors qu’ils ne sont
encore que des enfants. Lui on le reconnaissait alors qu’il était un adulte à
cela qu’il n’avait pas l’intelligence plus développé que celle d’un enfant,
d’un enfant qui ne fût pas doué s’il est encore utile de le préciser pour des
adultes qui ne seraient pas doués. C’était donc à proprement parlé un idiot. A
l’instar des enfants un idiot présente certains avantages. Je dirais même que
les enfants d’aujourd’hui ne sont pas faciles alors que l’idiot est éternel,
c’est une valeur sûre. Ainsi au décès de son mari sa mère pu lui présenter ses
différents amants et se confier à lui des tourments qu'elle pouvait endurer comme de lui demander, comme si c’était des choses que l’idiot pouvait sentir,
mais les femmes prêtent bien des choses à l’idiot qu’il ne pourrait leur
refuser, si son amant l’aimait ; quand elle n’aurait pu rien demander aux frères de l’idiot parce que justement ils étaient loin d’être idiot et
voyait en tout amant celui qui les dépossèderait de leur mère peut-être, mais
surtout de ce qui ne pouvait pas effleurer un instant l’esprit de l’idiot et
avait pour nom l’héritage ; en cela l’idiot n’était pas si idiot que cela,
et l’on sait que les idiots ne sont pas si idiot que cela : c’est qu’en
matière d’héritage de toute façon il ne reviendrait rien à l’idiot. On dit que
les riches sont idiots, mais a t-on jamais vu un véritable idiot qui le soit…
riche ? Sa femme car l’idiot c’était marié ou plutôt les idiots ne se
marient pas, on les marie. Un mariage blanc. Il n’y avait pas eu d’enfants à
l’issu de ce mariage mais la nationalité française pour sa femme qui ne l’était
pas. Forte de sa nationalité française elle divorça. L’idiot ne comprit pas
alors comment après elle put encore se confier à lui en lui parlant des hommes qui ne voulaient
pas d’elle. Ce que l’idiot ne pouvait pas comprendre c’est que comme sa mère ne
se confiait pas à son fils, son ex-femme ne se confiait pas à son ex-mari sinon
toutes deux à l’idiot à qui comme précédemment dit les femmes prêtent beaucoup.
Les femmes ont besoin d’un idiot. L’idiot plus récemment en avait connu une que
son mari avait quitté parce qu’elle avait subi l’ablation d’un sein et qu’une
femme avec un sein en moins, ce que l’idiot trouvait complètement idiot mais ne
devait pas l’être tant que ça, ce ne devait plus être complètement une femme
mais qui sait si une moitié de femme qui est déjà la moitié de l’homme. Eh bien
cette femme à qui il manquait un sein avait dit à l’idiot qu’avec un sein en
moins elle avait refait l’amour avec son mari profitant de l’absence de la
nouvelle femme qu’il avait épousé et que ça l’avait bien amusé, genre de
confidence qui ne pouvait plaire qu'à un idiot. Les femmes ont besoin d’un
idiot. Et des femmes comme ça qui ont besoin d’un idiot il en avait connu, il
n’avait même connu que ça l’idiot. Les hommes eux se confient moins aux idiots
sinon pour lui parler des femmes, jamais de choses sérieuses : l’idiot ne
pourrait pas comprendre. C’est un peu comme les parents qui écartent les
enfants ou se mettent à parler à voix basse, ce que faisaient avec l’idiot ceux
qui se mettaient à parler en sa présence de choses qu’il n’aurait pu
comprendre. Ce que l’idiot ne comprenait pas c’est tout ce qui n’était pas
simple. Et rien n’est simple dans la vie des hommes quand il s’agit de faire
des affaires, la preuve c’est que ce sont les gens simples qui en font les
frais. Et cela, ils le savaient, pouvait ne pas plaire à l’idiot qui n’aimait
que ce qui était simple comme lui. Jamais ils ne parlaient non plus de
politique avec lui. L’idiot d’ailleurs n’aimait pas la politique. Rien
d’étonnant à cela : l’idiot n’aimait que les choses simples. On sait
l’amour qu’ont les enfants ou les idiots pour les bêtes. Notre idiot ne
s’entendait jamais mieux qu’avec son chien. Il avait toujours voulu un chien et
il avait enfin un chien. L’idiot trouvait son chien très intelligent. Il y a
beaucoup de gens qui trouvent leur chien très intelligent comme il y a beaucoup
de femmes qui trouvent leur enfant très intelligent, pourtant, se disait
l’idiot, il doit bien y en avoir d’idiot.
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