Nous sommes au chevet de ce malade la société, en faisons sans cesse le diagnostic, y dispensons nos attentions aussi que nos remèdes, et nous nous étonnons que son cas ne fasse qu'empirer sans jamais nous dire qu'au lieu de considérer cette entité abstraite construite de toutes pièces par nos idéologues autant que par nos sociologues mais qui se disputeraient à trouver une définition qui leur convienne à tous, car tous ils s'en font une idée différente comme on se faisait une idée différente de Dieu, ce qui engendrait autant de disputes et de discordes qu'aujourd'hui.
Quand seul existe l'homme, qui, qu'on le veuille ou non, est bien réel, l'homme, la pierre d'achoppement de l'humanité, d'une humanité qui voudrait se faire sans lui, mais comment pourrait-il y avoir une fourmilière sans fourmis? Sans compter que les hommes ne font pas société comme les fourmis font fourmilière, en ce sens l'intelligence est moins sûr que l'instinct. Et si l'homme qui veut faire l'ange fait la bête, l'homme qui veut faire la bête fait bien l'ange, mais un ange déchu.
Aussi les forces démoniaques de l'homme gagnent l'homme qui veut faire la bête, malade de tant de culture, de progrès, de civilisation; retour au corps, à l'inconscient, aux superstitions, aux forces obscures de l'être qui a cessé de croire à tout ce qui l'éclaire, aux lumières, à la raison. Et c'est pour l'emploi qu'on en fait et c'est parce que tout ce qui sert la société le dessert qu'il a aussi perdu la foi, la connaissance et la reconnaissance. Il concourt à se perdre parce qu'il est perdu, ce qui veut dire délaissé par une société qui n'a cure que d'elle-même.
Il se sait livré à lui-même et il l'est en effet à ses démons, car c'est eux que toute la société flatte, la société flatte la bête, non pas l'homme civilisé, non pas l'homme cultivé, non pas l'homme moral, non pas l'honnête citoyen d'Athènes ou de Rome, non plus que l'honnête homme relégué à un autre siècle ou la personne humaine et sa conscience (parce qu'elle ne peut être humaine sans conscience) comptait encore pour les hommes d'église mais aussi pour les humanistes.
Le voilà enfin libre mais il court dans tous les sens sans savoir où donner de la tête et se cogne à tous les murs parce que la société ne cesse pas pour autant de lever des murs et sur lui de resserrer son étau, bientôt par elle il sera broyé, mais cet inconscient donne aussi de la tête dans le vide comme la bête à cornes qui voudrait tuer le toréador qu'on dirait s'amuse avec lui, qu'on dirait le donne en spectacle qui est le spectacle de sa furie, de celui qui ne sait plus ce qu'il fait et pourquoi il le fait, dont la vie n'a pas plus de sens que celle de la bête qu'on mène à l'abattoir.
Mais j'aime cet homme, qui aime encore cet homme, que reste t-il encore en lui à aimer, n'est-il déjà pas trop tard pour l'aimer, quand il ne reste plus que sa rage, que son désespoir, à aimer. Mais on lui préfère déjà la société, lui-même préfère déjà la société à laquelle il s'est rendu comme les vaches se rendent à l'étable. C'est qu'il faut espérer qu'il n'y ait pas que des vaches, des êtres vaches dans le troupeau mais aussi des toros, plus nobles, plus beaux.