Les femmes qui ont vu beaucoup d'hommes sont pareilles à ceux qui à la guerre ont vu beaucoup de morts au point d'y être insensibles; aussi bien l'on pourrait parler de l'insensibilité du métier de pute. Mais dans le personnel hospitalier habitué a côtoyer beaucoup de malades certains ne s'y font jamais qui ne sont pas bons pour le métier, quand la plupart prenne la tournure ou l'habitude qui pour l'usage est donnée comme bonne.
Il n'est pas sûr pour autant qu'elle soit bonne autrement cette insensibilité sinon à les protéger, à les préserver, mais de quoi sinon que d'aimer. J'ai un ami qui disait que les femmes sont plus fortes à ce jeu de l'amour et que c'était souvent en faisant la grève du sexe qu'elles tenaient leur bonhomme qui lui ne savait pas s'en priver trop longtemps.
Mais il faudrait encore ajouter que ce sont les femmes sans cœur qui savent se faire aimer et cela je ne le tiens pas de mon ami sinon de ce que j'ai lu d'Alain dans ses Propos et qu'il suffit de reporter aux femmes: "redoutés par cette indifférence qui enlevait tout espoir … les hommes sans cœur, étaient finalement aimés."
Armelle qui se vantait d'avoir connu plusieurs hommes ne savait pas qu'elle se vantait ainsi d'être une femme sans cœur, ayant pourtant cette insensibilité qui était comme une insensibilité de métier; on aurait dit par là qu'elle avait du métier comme on aurait dit qu'elle avait de l'expérience; et je ne suis pas sans penser que chaque homme qui venait à elle en tuait un autre qui l'aurait précédé et que tous ces prédécesseurs tuaient l'homme qui venait à elle.
On les dit alors faites pour l'amour quand l'amour les a défaites. Et c'est parler autant pour les femmes sans cœur que pour les hommes sans cœur. Aussi chacun finit par trouver celui de sa condition et croyant se préserver ne fait qu'empirer son cas, car, toujours allant vers qui moins de cœur aurait à l'ouvrage, il ou elle, finirait par trouver son égal qui autant de mal lui ferait qu'il ou elle lui ferait.
Maintenant je répondrai à mon ami que la force de l'homme ne se mesure pas à la femme mais à lui-même, que celui qui est fort est fort contre lui-même et non pas contre la femme, que c'est lui qu'il doit empêcher, contre lui qu'il doit se retourner et non pas contre la femme, qu'elle se laisse aller et il la laissera aller car n'est pas à lui celle qui est à d'autres, ni a de cœur celle qui se donne sans se donner.
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