Que l'homme primitif ne sépare pas le monde des morts du monde des vivants dit bien le contraire de ce que nous pensons de l'homme primitif et c'est qu'il serait toute extériorité et action, parce que comme l'animal happé par l'action que lui commande la nécessité et n'ayant pas de temps à lui pour penser, il ne pourrait se forger une intériorité, quand l'homme n'aurait été d'abord qu'intériorité dont il aurait eu longtemps du mal à s'extraire, cette hypothèse nous aiderait en tout cas à mieux le comprendre.
Aussi il serait plus juste de penser que ce que l'homme primitif ne sépare pas encore c'est son monde intérieur (chacun est encore livré à lui quand il est livré à lui-même) du monde extérieur (qu'il n'aurait pas encore objectiver, c'est-à-dire séparer de lui). Alors on comprend mieux qu'en lui comme en nous et c'est en notre pensée et tandis que nous continuons a y penser que vivent nos morts mêlés aux vivants que nous sommes.
Le primitif ne vit pas encore sous l'empire de la raison qui distingue et sépare tout aussi qu'après relie tout, qui analyse et objectivise; il est toute intériorité. Nous n'avons pas encore tout perdu de ce caractère primitif de notre entendement et c'est lui qui me fit lire sur un écriteau ce à quoi je devais alors penser très fort et ce n'est que de m'en étonner que je réalisais qu'il y avait tout autre chose d'écrite.
Notre monde intérieur n'aurait fait depuis que de se réduire comme une peau de chagrin et nous ne serions plus alors que toute objectivité et sous l'empire de la raison, voyant tout en dehors de nous mais incapable de voir quoi que ce soit en nous tant nos regards et en particulier celui de notre intelligence ne seraient tournés que vers l'extérieur n'y voyant que ce qui y figurerait et serait perçus par nos sens.
Ce surveillant Kanak, qui roulait des yeux de fou dans la semi obscurité (éclairage de sécurité) du dortoir de l'internat à Nouméa, on disait de lui qu'il avait trop étudié, que ça lui était monté à la tête, et je le crois aussi que dans son monde intérieur de loin plus chargé que celui du petit zoreil que j'étais le viendrait déranger tout ce qu'il pouvait encore intérioriser de connaissances et qu'elles lui apparaitraient aussi bien que s'il les voyait vivantes devant lui et s'exerçant à le torturer, et c'était qu'il était toujours à l'intérieur de lui (les yeux rivés) dont il n'arrivait pas à sortir.
Ne s'étant pas opérer en lui cette séparation entre monde intérieur et monde extérieur comme il peut encore nous arriver en rêvant, et il avait du somnambule l'aspect effrayant qui faisait que les petits internes Kanaks en avaient peur comme ils avaient peur de l'esprit des ancêtres, tant que celui-là d'esprit occupait le leur d'esprit et non celui du petit zoreil pour qui tout ce monde intérieur avait été depuis longtemps et par les siens réduit à néant, ne voyant plus que du dehors et jamais rien qui ne fut que du dehors.
L'habitude donc que nous aurions contracté avec le temps est bien de tout distinguer de nous comme de tout voir en dehors de nous; mais c'est toujours de nous que nous partons et il a fallu que la phénoménologie nous le rappelle comme que ce n'est pas la chose ou le monde que nous voyons mais comme nous nous le représentons, qu'il ne peut y avoir d'objectivité totale quand il y a un sujet. Mais la subjectivité n'est pas encore l'intériorité du primitif sinon ce qu'il nous en resterait.
Peut-être aussi en viendront nous à regretter l'intériorité, et ce n'est pas courir toujours après les choses et les êtres mais reposer un peu en soi, faisant contre-poids à la frénésie de l'existence. Et comme j'aimais goûter et comme j'aspirais au calme, à la sérénité, des Kanaks, pas d'angoisse, pas d'anxiété, pas d'état fébrile, seulement de l'activité ou du repos, c'est toujours d'un grand calme qu'ils semblaient partir et à un grand calme qu'ils semblaient retourner, aussi leur tempête comme les tempêtes, imprévisibles, et le retour à l'accalmie la plus totale et la moins suspecte, et j'appris ainsi à m'en méfier comme à les aimer.
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