lundi 22 août 2022

Un bonheur animal

 

On n’y pense pas assez mais comment y penserait-on habitué comme on l’est à ne penser qu’à ce qui relève de l’esprit. Il y a un bonheur d’être dans l’air comme il y a un bonheur d’être dans l’eau et les deux sont un bonheur du corps, un bonheur animal. Tout de suite on pense jouissance et hormis la jouissance, et en deçà de la jouissance, qui est un plaisir qui s’épuise vite, une décharge de plaisir même plus qu’un plaisir, et encore moins un bonheur. On ne connaît donc pas le bonheur du corps qui est en deçà quand il est celui de se sentir vivre et de la mouette qui tout à l’heure se baignait et maintenant est dans l’air, et comme son regard mon regard qui voit Dieppe et la mer plane au-dessus des toits ; c’est un regard qui embrasse et qui distingue à la fois ce qu’il voit, mais qui ne réfléchit rien ; c’est un regard animal et tout l’animal est dans le regard ; il voit mais ce n’est pas un miroir. Non, comment pensez au bonheur animal si c’est un bonheur qui ne se pense pas, qui ne se réfléchit pas, qui ne se voit pas. On ne saurait même pas dire qu’on est heureux parce qu’il nous faudrait dire pourquoi et qu’il n’y a pas de pourquoi. Il n’y a de pourquoi que dans la société. Ainsi l’homme c’est éloigné de la nature. Ainsi l’homme c’est éloigné de l’animal. Et de là cet être social qui puise tout son contentement de la société avec ses pourquoi et ses comment, ses explications et ses justifications comme autant de réponses à ses questions, à celles de l’entendement. Mais la chaleur de l’air ou sa petite fraîcheur, cet ensoleillement qui est clarté et ombres paresseuses, l’agitation vaine et stérile de la mer bruissante, un peu comme le sang, pour rien dira t-on et pourtant. L’animal est là face à l’océan et son bonheur est un bonheur animal et c’est en quoi il n’y a pas de pourquoi et il est un bonheur qui n’a pas de nom, rien dans le langage humain qui puise en rendre compte. Il n’intéresserait pas l’homme. A moins plutôt qu’il n’intéresse pas la société qui ne serait pas la société de l’homme mais de l’être social. Elle est ce maître qui voudrait dresser son chien pour qu’il ne fasse rien de ce qu’un chien ferait s’il n’était pas dressé, elle a pour l’homme des ambitions de maître chien, elle le voudrait intelligent, elle le voudrait réfléchissant, et intelligent tout le temps, et réfléchissant tout le temps, et elle en fait un chien malheureux mais qui fait tout ce que son maître commande, son maître qui ne le laisse pas un instant être un chien. Nous aimons tellement nos bêtes. La société aime tellement les hommes. Mais ce n’est pas les hommes qu’elle aime mais l’être social. Mais ce n’est pas la bête en notre bête que nous aimons mais l’animal domestique. Il ne faudrait pas non plus qu’il sache qu’il puisse avoir un bonheur indépendant du bonheur qu’on lui donne, un bonheur qui ne nous doit rien, bien au contraire, un bonheur animal.

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