Il se disait que si les animaux avaient une pensée, et sans doute un jour leur en trouverait t-on une, comme on avait fini par en trouver une aux indiens d'Amérique aussi qu'une âme dont on les croyait tout aussi dépourvue; eh bien, il ne serait pas étonnant alors que les animaux trouvent le monde des humains plus cruel que le leur, car c'était une cruauté gratuite que celle des hommes et motivée par des états d'humeurs tandis qu'eux les animaux ne l'étaient que par nécessité. Et c'était pourquoi Eliot, son petit chien, s'était montré si doux et si gentil et si inoffensif, tandis qu'il suppléait à tous ses besoins alors que lui, toujours sujet à ses états d'humeurs, avait été comme un tremblement de terre dont les variations sur l'échelle de Richter sont toujours à craindre. Mais le pire c'était la mort d'Eliot. Il faut dire qu'il n'y a pas de légiste pour constater la mort des animaux ni pour en élucider les causes, pas d'enquête de faite. Il faut dire que la mort d'Eliot ressemblait beaucoup à un empoisonnement à moins que ce ne soit ces coups de pieds qu'excédé il lui aurait décoché atteignant de façon plus directe et qui sait si plus violente l'estomac d'Eliot, et provocant chez la pauvre petite bête maltraité les mêmes gémissements qu'une personne ayant mal au ventre. Il avait lui-même reçu de ces coups de pieds qu'il n'était pas près d'oublier et sans doute décochés avec la même lâcheté et le même sentiment d'impunité d'où cette expression de chien battu qui ne l'avait quitté que très récemment, c'est-à-dire un peu après Eliot, comme s'il lui avait dit à Eliot: "c'est à ton tour Eliot d'en chier comme j'en ai chié", car n'est-ce pas cela que l'on disait à l'armée. Eliot aurait pris le relais. Bien sûr, tout cela se passerait dans l'inconscient, comme disent les psy, parce que si cela était venu à sa connaissance il aurait mis fin à ce cycle infernal des souffrances reçues puis infligées. Il n'y aurait pas, à l'en croire, de méchanceté qui ne trouve son origine ailleurs que dans la souffrance et si méchanceté rimait avec lâcheté c'était parce qu'elle ne s'exerçait que dans le sens du plus fort vers le plus faible. Il pouvait également être tendre envers son petit chien adoré, faire preuve d'une tendresse dont il avait toujours manquée et que l'on pourrait cependant retrouver chez les êtres les plus frustes et les plus cruels, c'est-à-dire chez ceux qu'on croirait en être le plus démunis, aussi il pouvait bien caresser tendrement son petit chien adoré que le rouer cruellement de coups. Mais non, ce n'était pas de cela qu'il était mort Eliot, il eût fallu encore pour le dire que l'on détermine les circonstances et les causes exactes de la mort, et que l'on répartisse les charges, et que la culpabilité soit prouvée. Pour lui, mais l'on ne peut être parti prenante à son propre procès, Eliot, il n'y avait pas de doute, avait été empoisonné par tous ces gens qui ne l'aimaient pas à lui et pour se venger de lui. C'était couvert de baves qu'il l'avait emmené d'urgence mais déjà mort à la clinique vétérinaire. Il aurait fallu examiner cette bave et ce ventre gonflé. Pour sûr, les défenseurs des animaux sans autre forme de procès le condamneraient cependant à lui et pas à ceux qui l'auraient empoisonné à Eliot et par pure méchanceté dont seul les humains sont capables. Quant à lui, il se disait qu'il ne l'avait pas frappé si fort à Eliot, quoiqu'il n'y soit pas allé non plus de main morte, mais c'était avec le pied qu'il avait frappé, certes c'est une expression et on sait bien qu'il y a plus de puissance dans les jambes que dans les bras de cet être malfaisant qu'on appelle un humain. Un jour Eliot c'était même retrouvé à une distance considérable et comparable à celle d'un ballon de foot, il ne pesait guère plus lourd, quand on tire au but. Oui, on aurait pu l'accuser de maltraitance animale, on avait bien légiférer là-dessus comme sur la maltraitance des femmes ou des enfants (il resterait encore à légiférer sur celles des vieillards en ehpad) mais personne ne semblerait s'en inquiéter, et des cas de condamnations s'il y en avait eus il n'en était pas davantage fait de publicité pour que cela ne soit pas arrivé à ses oreilles comme à celles de tous ceux qui comme lui n'y seraient pas allés de main morte. Tout dernièrement, il y avait pas plus d'une semaine, c'était en qualité de témoin qu'il avait assisté impuissant à une scène d'une même exemplaire et extrême lâcheté que brutalité (mais sous couvert d'autorité) d'un maître qui devait aimer son chien au moins tout autant que lui qu'il s'était dit. Joignant le geste à la parole, et n'est-ce pas par ailleurs ce que l'on oublie trop souvent de faire quand il faut le faire, le maître réprimanda vertement son petit toutou, droit qu'avaient jadis les parents sur leurs enfants, et plus avant encore le mari sur sa femme, celui de son application pour le moins cuisante, quoique en la matière rien non plus ne puisse l'assurer (que ce temps était révolu) sinon qu'une plus grande dissimulation le laisserait paraître. Par contre, si publicité en était faite, à la différence de nos amis les bêtes c'était, selon lui, que plus on en parlerait moins on le ferait, c'est comme en amour, moins on le fait plus on en parle, puis il n'était pas sûr qu'il y eut entre aimer et châtier une grande différence, que le même sentiment ne préside pas à ces deux actes en apparence si contraire. Sûrement aurait-il partagé l'opinion des bourreaux et il se souvenait d'un de ses livres qu'on ne lit plus: Le bourreau affable de Ramon Sender, et surtout qu'on écrit plus parce que ça ne serait pas très vendeur à notre époque. Sender avait pourtant réaliser l'exploit de parler d'après un bourreau. Qui se permettrait aujourd'hui de parler d'après un terroriste. Conclusion, on ne comprenait pas davantage les terroristes que les bourreaux, même si ce n'étaient que des bourreaux de chiens.
S'il lui fallait donc revenir en arrière, ce flash back tant apprécié des cinéastes et des nostalgiques d'un passé révolu, il reverrait Rip (Rip ç'avait été son premier chien) mort dans les mêmes circonstances mystérieuses ou non élucidées qu'Eliot. Ses parents avaient aussi prétendu à un empoisonnement et c'est vrai qu'on empoisonnait les chiens à Kouaoua, dans ce village de sauvages, parce qu'eux c'étaient des civilisés, parce qu'eux ils y apportaient la civilisation. C'étaient des enseignants en Nouvelle Calédonie ses parents mais parmi ses copains Kanak il n'y en avait aucun qui ne fut battu comme lui et son frère par ses parents, quand ce n'était pas la mère par le père. Bien sûr, ça avait lieu toujours entre quatre murs, quoique non pas toujours, car personne n'y trouvait alors rien à redire. Rip c'était un petit chien qui sans doute avait été destiné à l'enfant gâté, au petit qui garderait la maison, tandis que lui et son frère cadet on les enverrait à l'internat. Quelle était leur joie alors quand de retour de l'internat ils revoyaient Rip, et c'était presque leur unique consolation de l'internat et de la raclée qui les attendait pour mauvais résultats scolaires: leur scolarité était aussi déplorable ou à déplorer que leur état de santé. Malingre, rachitique, il se rappelait encore les affreux cachets de sodium et de potassium qu'il devait ingurgité parce que sa croissance semblait s'être arrêté. Rip n'était pas bien gros non plus qui devait manger tout ce qu'il trouvait, de là qu'il fût empoisonné était du moins facile à croire, bien qu'il ne fut pas non plus exonéré de coup de pieds à chaque fois qu'il aurait la malencontreuse idée de se mettre entre leurs pattes aux parents. Et quand on le leur appris et ce fut en leur montrant, à lui et à son frère, la petite tombe avec sa croix dans le jardin, ils pensèrent que c'était Rip qu'on avait enterré là et qu'il dût servir à fermenter la terre et la rendre plus productive, le paternel, faisant ainsi d'une pierre deux coups. Il fallait en finir aussi avec cet attachement maladif pour ce petit bâtard car les chiens de race c'étaient pour les riches et, bien qu'ils ne furent pas pauvres, Rip était un petit bâtard, pas un Yorkshire comme Eliot qui avait quand même son boire et son manger, et cet attachement maladif (considéré maladif pour eux tandis que d'autres passeraient pour des êtres sensibles) d'enfants qui auraient eu pour tout héritage cette violence ou méchanceté qui rime avec lâcheté et viendrait elle aussi de race: on dit encore que les chiens ne font pas des chats. Ils n'avaient jamais eu que des chiens, pas de chats. Pas plus de curé que de légiste pour Rip. Ça aura été un enterrement rapide et sans témoin. On avait même pas pris la peine de les renseigner quand ils s'étaient étonnés de ne pas trouver Rip. Il était mort empoisonné, c'était tout. Ou encore ce n'était qu'un chien après tout. Maintenant. Mais il était trop tard. Ça résonnait en lui maintenant comme si on avait dit avant, "ce n'était qu'un indigène après tout", en parlant d'un Kanak ou, "ce n'était qu'une femme après tout", en parlant d'une servante qui serait aussitôt remplacée. Lui s'était juré de ne jamais remplacer Rip. C'est sa femme qui avait voulu Eliot. Et maintenant qu'Eliot aussi était mort il s'était juré de ne jamais remplacer Eliot. Il n'avait pas oublier Rip. Il n'oublierait pas Eliot. Et puisque personne n'avait mené d'enquête il était en droit lui de se poser quelques questions, de s'interroger sur son passé, et sur la race humaine, et sur la race canine. Ces petits chiens se feraient tuer pour vous ou se laisseraient tuer par vous sans broncher. Rip jamais on l'avait emmener au vétérinaire et il mangeait les restes qu'on lui laissait et quand on lui en laissait, mais Rip c'était un petit bâtard. Eliot le petit York il avait droit à des croquettes et au vétérinaire pour les vaccins et pour les soins. Rip ç'a avait été un petit bâtard de la brousse calédonienne tandis qu'Eliot c'avait été un citadin de la région parisienne, presque un chien de riches, parce qu'il avait voyagé aussi en Europe Eliot et connu les meilleurs hôtels et restaurants, enfin parmi les hôtels et restaurants qui acceptaient les chiens, il fut un temps aussi où tous les hôtels et restaurants n'acceptaient pas les noirs. Ça ferait jaser aujourd'hui. Ça fera jaser un jour peut-être qu'on n'accepta pas les animaux de compagnie qui sont souvent d'ailleurs de bien meilleure compagnie que l'humain ne l'est pour l'animal, pour cette raison simple et déjà évoquée que l'humain est sujet à ses états d'humeurs et non pas l'animal, en tout cas qu'il s'en garde bien de le montrer, comme les enfants avant qui ne bronchaient pas. C'était de l'éducation que ça penseraient tous les pères fouettards de la terre, car les pères d'aujourd'hui qui ont perdu leurs fouets ne le penseraient plus. Mais lui qui avait botter le cul à Eliot comme il s'était lui-même fait botter le cul, qu'en pensait il ? Il pensait que ce n'était pas bien que ce qu'il avait fait comme ce qu'on lui avait fait. Et s'il s'empêchait de pleurer davantage sur Eliot c'est parce qu'il pensait qu'il pleurait aussi un peu sur lui-même, et ça il se l'interdisait comme il s'interdisait le psy. Mais où il s'en voulait le plus c'était de reproduire. Sa tante, la sœur de son père lui avait dit quelque chose à propos de schéma parental, qu'on répéterait toujours ce qu'on avait vu faire, et lui en avait bien rit comme il riait des conneries des psy, mais depuis Eliot il pensait qu'il y avait du vrai dans ce que disait sa tante ou les psy et ce n'était pas que cela lui fasse mieux comprendre ou pardonner à ses parents mais plutôt qu'il les détesta davantage pour ce détestable héritage qui était bien le seul qu'ils lui eurent légué. Pauvre Rip. Pauvre Eliot. Comme dans les westerns qu'aimait son père. Pas de justice. Des vies de chiens. Puis des morts de chiens. Pas de justice. On vous met sur terre puis on vous met six pieds sous terre sans plus de chichis que de justice sinon punitive et expéditive. Avec ou sans croix. C'était une croix en bois pour Rip qu'on avait fini par enlever du jardin tandis que Rip y engraisserait toujours la terre, la rendant chaque année plus fertile, la croix elle n'était pas utile. Eliot c'était une autre époque. Il n'avait pas voulu les cendres. Il était mort qu'on en parle plus alors. Mais il en parlait encore. C'était peut-être une question de remords. Mais n'a de remords que qui a une conscience, et quelle conscience si cruelle que celle qui peut infliger à une petite bête des coups ayant pu entraîner la mort quoique différée et ressemblant fort à un empoisonnement, mais c'est encore ce qu'il eût fallu déterminer et sans doute sa conscience aurait pu en être quitte, et la justice des hommes ce serait encore la justice pour les hommes, pour les acquitter comme de cette lourde peine que la mort d'Eliot lui faisait porter. Il voulait revoir Eliot. Il voulait s'en expliquer avec Eliot. Son père avait dit à la fin de sa vie que sans doute il avait été un peu dur avec eux (les frangins) et c'était un doux euphémisme. Sans doute n'était t-il pas, lui, capable d'en dire plus à Eliot, de reconnaître quelques excès de brutalité, de cruauté, et sa complète et entière responsabilité de la vie aussi que de la mort d'Eliot.
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